ACP-UE : Après la Banane, les Préférences
Européennes pour le Sucre ACP Menacées par les Plaintes
Brésilienne et Australienne
Par des lettres datées du 27 septembre 2002, les gouvernements
du Brésil et de l'Australie ont saisi l'Organe de Règlement
des Diffèrends de l'OMC d'une plainte visant à réduire
voire à supprimer les subventions européennes sur le sucre,
et à annuler les préférences commerciales pour
le sucre des pays ACP.
Ces deux pays soutiennent entre autres arguments que le régime
communautaire applicable au sucre soumet le sucre importé à
un traitement moins favorable et qu'il est donc contraire à l'article
III:4 du GATT de 1994, étant donné que le sucre importé,
contrairement au sucre contingenté des CE, ne répond pas
aux conditions requises pour bénéficier du prix d'intervention
élevé garanti par ce règlement. Dans un communiqué
publié par la mission du Brésil à Genève,
il est fait référence au sucre brut importé à
des taux préférentiels des pays ACP et raffiné
ensuite dans l'UE et réexporté à des prix subventionnés.
Le communiqué note que " ces subventions à l'exportation
octroyées grâce à cette opération ne sont
pas incluses dans les engagements de réduction de l'UE au terme
de l'accord de l'OMC sur l'agriculture ".
Il est important de rappeller que l'un des composants importants de
la Convention de Lomé est le Protocole du sucre (signé
par 16 pays ACP). Il stipule que l'Union européenne peut importer
1,3 million de tonnes de sucre chaque année, à des prix
très proches des prix élevés reçus par les
fermiers producteurs de sucre de betterave de l'UE.
La levée de boucliers
Aussitôt la plainte déposée, le spectre de la plainte
sur la banane a refait surface. Monsieur Pravind Jugnauth, le ministre
de l'Agriculture de Maurice, un des plus grands exportateurs ACP de
sucre, a tout de suite fait part de son inquiétude : " Nous
sommes très inquiets dans la mesure où cette plainte constitue
une attaque directe contre les accords préférentiels conclus
entre l'UE et les ACP et, par conséquent, contre le Protocole
sucre. Le ministre mauricien, qui est également président
du comité ministériel ACP sur le sucre, a estimé
que "ce sont des intérêts vitaux des pays ACP dont
Maurice qui sont en jeu". M. Jugnauth a affirmé que "
compte tenu du danger " que porte cette initiative, il a convoqué
le même jour, soit le 27 septembre, une réunion du bureau
ministériel des ACP, en tant que porte-parole des ACP sur le
sucre. A l'issue de la rencontre, les décisions suivantes ont
été prises : 1) les trois ministres présents (Maurice,
Fidji et Guyane) vont rester en contact permanent et échanger
des informations sur la question ; 2) le groupe consultatif des ambassadeurs
sur le sucre au niveau des Bruxelles a convoqué une réunion
urgente pour évaluer le défi lancé par le Brésil
et l'Australie dans toutes ses dimensions et de suggérer des
actions à entreprendre au niveau politique, technique et légal
et 3) une ligne de communication a été ouverte avec la
commission européenne et auprès de Genève.
Du côté de l'Union Européenne, M. Pascal Lamy a,
dans le discours prononcé à l'ouverture des négociations
sur les accords de partenariat économique (APE), dénoncé
cette attaque venant des pays tierces, attaque qui intervient après
celles engagées contre les préférences commerciales
sur la banane et le thon. " C'est comme si ils voulaient marquer
à leur manière l'ouverture des négociations ACP/UE
sur les APE ; cette attaque australo-brésilienne risque de faire
mal aux pays ACP et blesser les 49 pays les plus pauvres de la planète
".
Le problème de la compatibilité avec les accords de
l'OMC
On assiste de plus en plus à une dénonciation systématique
des préférences commerciales octroyées aux ACP.
Le reproche principal est qu'elles lèsent les PED non-ACP, qui
bien qu'ayant un niveau de développement inférieur ou
égal, bénéficient d'un régime commercial
moins favorable que celui de Lomé. Du point de vue des règles
du GATT, ceci était contraire au principe de la nation la plus
favorisée (NPF) dont on ne peut déroger que par le biais
de mesures non discriminatoires inscrites dans le système des
préférences généralisées (SPG). L'UE
avait donc déjà dû obtenir une dérogation
spéciale auprès de l'OMC pour maintenir le volet commercial
de Lomé IV-bis.
De la même manière que les bananes, le protocole 3 sur
le sucre prévoit un traitement spécifique et préférentiel
pour les produits provenant des pays ACP qu'il régit, et englobe
un engagement des CE à acheter et à importer, à
des prix garantis, des quantités spécifiées de
sucre originaire des pays ACP.
Le précédent de la banane avait permis d'aboutir à
la conclusion que les mesures exigées par la convention de Lomé
étaient contraires à l'article premier du GATT (clause
NPF) sous réserve de la dérogation négociée.
Elle avait permis aussi de récuser une justification juridique
des préférences dans l'article XXIV du GATT sur les zones
de libres échanges et les unions douanières du fait de
l'absence de réciprocité exigée par le paragraphe
8 de l'article XXIV.
Bien que les conclusion de l'ORD n'ont concerné que le régime
de la banane, elles pourraient s'appliquer à l'ensemble du régime
préférentiel de Lomé. En effet, l'article 182 de
la Convention de Lomé IV qui régit l'accès en franchise
de droit de douane et les marges tarifaires ne concerne pas que la banane,
mais aussi les autres produits des Etats ACP dont le sucre et auxquels
s'appliquent ces préférences. Cette décision pourrait
donc être assimilée à la consécration juridictionnelle
de l'incompatibilité du régime préférentiel
de Lomé avec le droit GATT/OMC.
Le démantèlement des préférences commerciales
en faveur des ACP : Suite et fin
Si cette plainte devait aboutir, elle entraînerait des restrictions
encore plus sévères imposées par l'OMC sur les
exportations européennes de sucre, réduisant, dans le
même temps, les restitutions à l'exportation d'un montant
équivalent à celui des importations communautaires préférentielles
de sucre en provenance des pays ACP. Cela n'entraînera pas forcément
une révision à la baisse du quota ACP, mais pourrait forcer
les Etats membres de l'UE à accélérer la réforme
du secteur, avec à la clé, l'abandon du soutien au prix
au profit des paiements d'aides directes. Une telle réforme compromettrait
directement les préférences commerciales accordées
sur le sucre aux pays ACP, puisque Commission européenne estime
qu'une baisse de 25 % du prix du sucre européen engendrerait
pour les exportateurs ACP une perte de revenu d'environ 250 millions
d'euros par an.
La volonté persistante de certains PED de démanteler
les préférences commerciales des ACP, ou à tout
le moins, leur volonté de bénéficier des mêmes
privilèges commerciales, prouve encore que l'Afrique devra s'intégrer
au système commercial multilaréral en tant qu'acteur à
part entière. Après les dernières illusions nées
de la dynamique du droit au développement dans les années
soixante dix, on semble irrémédiablement s'acheminer vers
la fin de ce qu'on a pu appeler la dualité de normes dans le
système GATT/OMC. Peut être devrait on se diriger vers
une autre logique qui consacrerait une différenciation de traitement
exclusivement basée sur le niveau de dévelopement et qui
favoriserait un régime spécifique pour les PMA ? En d'autres
termes, les préférences commerciales non réciproques
fondées sur des considérations historiques et géographiques
semblent avoir fait leur temps. Dès lors, les seules catégories
viables, susceptibles de traitement différencié sont celles
basées sur des considérations économiques.