L'UE rend public un plan de réforme pour le sucre : les pays
ACP et les PMA contestent le plan européen
La Commission exécutive européenne de l'UE a rendu public,
le 22 juin, un nouveau plan de réforme du marché du secteur
du sucre, qui doit transformer de manière significative un système
en place depuis 40 ans. La proposition comprend une réduction
en deux étapes, de 39%, du prix garanti du sucre blanc ; une
compensation aux agriculteurs de l'UE à hauteur de 60% de la
baisse des prix sous forme d'une subvention découplée,
liée au respect de normes de gestion environnementale et foncière
; et un programme de restructuration visant à encourage les producteurs
les moins compétitifs à abandonner le secteur du sucre,
ainsi qu'un appui aux fermetures d'usines. La réforme offre également
une assistance aux pays ACP (Afrique, Caraïbes et Pacifique) qui
bénéficient actuellement d'un accès préférentiel
sur le marché du sucre européen.
Le plan de réforme est une version réactualisée
d'un projet rendu public il y a un an, et vient à la suite d'une
contestation fructueuse des subventions européennes au sucre
à l'OMC, initiée par l'Australie, le Brésil et
la Thaïlande. La production de sucre de betterave dans les pays
tempérés est moins efficiente et plus coûteuse que
la production de sucre de canne dans les pays tropicaux.
Lors de la publication du plan de réforme, la commissaire européenne
à l'agriculture, Mariann Fischer Boel, a déclaré
: " Je suis convaincue que les producteurs de sucre de l'UE peuvent
être compétitifs à l'avenir mais seulement si nous
agissons dès maintenant et avec détermination afin de
les préparer aux défis qui les attendent. Nous offrons
une perspective de planification stable à long terme s'appuyant
sur un fonds de restructuration largement doté afin d'encourager
les producteurs les moins compétitifs à abandonner le
secteur et de faire face aux retombées sociales et environnementales
du processus de restructuration. "
Les réductions proposées se heurtent à de fortes
critiques de la part des producteurs de sucre de l'Europe et des pays
ACP clés producteurs de sucre, qui verraient les prix qu'ils
obtiennent pour leur sucre enregistrer des baisses spectaculaires. La
Commission européenne espère un accord politique sur la
proposition lors du Conseil de l'agriculture de l'UE, de novembre 2005,
préalablement à la Conférence ministérielle
de l'OMC à HongKong.
Effets sur les pays ACP et les PMA
Un certain nombre de pays ACP exportent du sucre vers le marché
de l'UE à des prix garantis, au titre du Protocole du sucre de
Cotonou, et seront durement touchés par la réforme. Ces
pays ont des économies vulnérables et sont beaucoup moins
compétitifs que de grands producteurs tels que le Brésil.
De plus, les pays les moins avancés (PMA) bénéficient
d'un accès garanti en franchise de droits, devant être
totalement introduit d'ici 2009, aux fins de l'initiative Tout sauf
les armes. La majeure partie des importations de l'UE vient de Maurice
qui exporte 14 fois plus de sucre vers l'UE que le Brésil. Les
pays ACP, l'Inde et les PMA continueraient à être en mesure
d'exporter au nouveau " prix de référence "
de l'UE, qui remplace le prix d'intervention. Le prix de l'UE sera toujours
plus élevé que le prix mondial.
Dans le cadre du train de réforme, l'UE octroiera aux pays ACP
une aide d'ajustement d'un montant de 40 millions d'euros en 2006, et
continuera d'appuyer ce processus pendant une période de 8 ans.
Selon l'UE, les mesures commerciales aux fins des accords de partenariat
économique ACP-UE contribueront également à aider
les pays ACP dans le processus d'ajustement. Selon Louis Michel, commissaire
européen au développement : " Nous devons cesser
de dire à certains pays qui n'arriveront jamais à être
compétitifs dans le secteur du sucre qu'ils peuvent continuer
à l'être. Je suis loin de penser que nous avons été
assez honnêtes avec certains pays en maintenant un système
qui les a rendu quasi-dépendants de certaines industries et qui
les a détournés de la diversification. "
Les pays ACP et les PMA ont toutefois appelé à une introduction
plus lente de la réforme, et à davantage d'assistance.
Clement Rohee, ministre des Affaires étrangères de Guyana
et porte-parole ministériel sur le sucre pour la CARICOM (Caribbean
Community) a souligné : " Il est impossible d'exagérer
l'impact dévastateur que les réductions de prix et la
durée proposée par la Commission auront sur les pays ACP.
Concernant les ACP, la réforme proposée est trop rapide,
trop profonde et trop précoce. Dans ces conditions, les industries
du sucre dans plusieurs pays seront simplement incapables de survivre,
tandis que dans d'autres pays producteurs, la soi-disant réforme
va inévitablement conduire à de graves compressions avec
des conséquences socio-économiques désastreuses.
"
Des responsables des pays affectés estiment que les réformes
proposées sont désastreuses et mettraient des économies
vulnérables et des centaines de milliers d'emplois en danger.
Les ministres des ACP ont indiqué que les réformes signifieraient
des pertes de quelque 400 millions d'euros (487,6 millions de dollars)
par an pour leurs pays, au moment où le revenu par tête
d'habitant dans certains Etats ACP est estimé à moins
de deux euros (2,4 dollars) par jour. Keith D. Knight, le ministre jamaïcain
des Affaires étrangères, a indiqué que le secteur
sucrier de son île pourrait perdre jusqu'à 74 millions
d'euros (90 millions de dollars) si le prix de l'UE tombe à 373
euros (451,5 dollars) par tonne. "Ce que nous voulons de tout coeur
éviter, c'est une répétition des erreurs passées
dans les secteurs de la banane, du rhum et du cacao, où des programmes
de soutien financier de l'UE ont produit très peu ou pas du tout
d'effet. Ce dont nous avons besoin, c'est des fonds commerciaux réservés
qui atteindront le producteur sur le terrain", a-t-il ajouté.
C'est pourquoi aussi bien le groupe de pays ACP que le groupe PMA demandent
aux Etats membres de rejeter la proposition de la commission pour ce
qu'ils appellent des "réductions rapides et brutales du
prix du sucre sur une courte période de temps" et de faire
pression pour des réductions de prix beaucoup "moins drastiques"
qui seront graduellement introduites sur une période de huit
ans à partir de 2008. Ils ajoutent que ces réductions
de prix devraient être accompagnées de mesures pour supporter
la restructuration et la modernisation des industries sucrières
des ACP.
Duncan Green, directeur de recherche à Oxfam International, a
mis l'accent sur le fait que " les petits pays vulnérables
des Caraïbes et d'Afrique sont lésés " et que
leurs intérêts devaient être conciliés avec
ceux de grands producteurs efficients tels que le Brésil. Oxfam
a également appelé à une réforme plus progressive
et à une aide d'ajustement substantielle aux pays en développement
affectés.
Effets sur les pays de l'UE
La réforme entraînera une baisse de 7 millions de tonnes
de la production sucrière européenne d'ici 2014 - de 19,7
millions aujourd'hui à 12 millions - soit un abandon de 40% de
la production de l'UE. Il est projeté de mettre un terme à
la production au Danemark, en Finlande, en Espagne, dans la République
tchèque et en Hongrie. Un certain nombre de pays de l'UE affectés
ont déjà fait part de leur opposition au plan de réforme.
Les effets iront au-delà des agriculteurs pour toucher les raffineries
de sucre, les usines et les services qui y sont liés, notamment
le transport.
On s'attend à ce que la réforme mène à
une concentration plus forte dans le secteur du sucre, ce qui a suscité
l'inquiétude de voir des multinationales puissantes, telles que
Südzucker de l'Allemagne, être en mesure de contrôler
les prix et de capter la majeure partie des rentes. Toutefois, selon
la commissaire européenne Fischer Boel, si un cartel des prix
devait voir le jour, elle s'y opposerait par l'imposition de contingents
tarifaires temporaires - qui permettrait d'importer une certaine quantité
de sucre à un taux tarifaire faible - pour permettre l'importation
additionnelle de sucre à bas prix.
Réagissant à la proposition de réforme le lobby
sucrier européen, le Comité européen des fabricants
de sucre (CEPS) a déclaré qu'en la mettant en uvre,
il faudrait assurer un équilibre des pouvoirs pour garantir que
le sucre importé au titre des régimes de préférence
actuels provient réellement de ces pays, et non des négociants
brésiliens. Le CEPS a également mis l'accent sur le fait
que le sucre devrait être désigné produit agricole
sensible dans les négociations sur l'agriculture du Cycle de
Doha, ce qui signifie que les abaissements tarifaires seraient modérés
et que la sauvegarde agricole existante qui protège le secteur
contre les brusques poussées des importations devrait être
maintenue.
Carburants biologiques dans la réforme du secteur du sucre
Le plan de réforme du secteur du sucre garantit que la production
de carburants biologiques - des combustibles neutres en carbone et à
combustion propre, tirés de récoltes agricoles qui ont
été partiellement utilisés pour remplacer les produits
pétrolifères liquides - ne sera jamais affectée
de manière négative. La betterave à sucre pourra
prétendre à l'aide européenne aux cultures énergétiques,
en conformité avec les politiques européennes relatives
aux carburants biologiques, à hauteur de 45 euros par hectare.
Le sucre utilisé pour la production d'éthanol, ainsi que
par les industries chimiques et pharmaceutiques, sera exclu du contingent
de sucre. De plus, lorsque la betterave est cultivée à
des fins non alimentaires, elle peut prétendre à des versements
de mise hors culture.
Certains pays ACP ont également déclaré qu'ils
projetaient de se diversifier en se tournant vers la production d'éthanol.
Ainsi, la Jamaïque a des projets pour démarrer la production
d'éthanol, ainsi que pour recourir aux résidus de canne
et à la bagasse pour produire de l'électricité.