Afrique de l'ouest : les producteurs agricoles rejettent les APE et
dénoncent le TEC de la CEDEAO
La plus grande organisation de producteurs agricoles d'Afrique de l'ouest,
le ROPPA, a tenu sa 4e convention ordinaire du 30 mars au 2 avril derniers,
au Sénégal. Différents pays membres ont été
représentés à cette rencontre, qui a enregistré
deux nouveaux adhérents, la Sierra Leone et le Ghana. Les débats
et discussions à travers les plate-formes ont permis de dresser
un bilan de cinq années d'existence, mais surtout les enjeux
et défis à venir face à la situation du monde rural
et des agriculteurs du Sénégal et d'Afrique.
L'un des points au centre des débats portait sur l'Accord de
Partenariat Economique qui, en 2008, devrait remplacer les préférences
commerciales non réciproques qui jusqu'ici fondaient les relations
entre l'Union européenne et les pays ACP. L'APE actuellement
en négociation sera conclu avec les pays de la CEDEAO, principale
organisation d'intégration régionale réunissant
15 pays d'Afrique de l'ouest, les 8 de l'UEMOA et 7 pays non membres
de l'UEMOA, dont le Nigeria, et le Ghana entre autres.
La pertinence et l'intérêt de cet accord pour la sous région
sont cependant très contestés par un nombre croissant
d'acteurs qui y voient un danger à la fois pour l'intégration,
l'industrie et l'agriculture de la région. Une campagne a d'ailleurs
été lancée dans la région par des organisations
de la société civile aux fins de stopper le processus
de négociation en cours.
Pour les membres du ROPPA, la conclusion d'un APE serait une option
suicidaire pour la région qui exposerait ainsi son agriculture,
de type familiale et très vulnérable aux chocs des marchés
extérieurs, à une concurrence directe des productions
européennes. Selon les membres du ROPPA, l'APE serait une menace
pour plus de 15 millions de familles rurales, mais aussi pour l'économie
sous-régionale dont la croissance repose en grande partie sur
l'agriculture paysanne.
Le président du ROPPA, Ndiogou Fall, pense que cet accord, s'il
devait se concrétiser dans le contexte actuel, marqué
par une faible protection du marché sous-régional, "conduirait
sans aucun doute à la disparition de plusieurs milliers d'exploitations
familiale et à une dépendance alimentaire". Mieux,
ajoute -il, l'agriculture européenne a bénéficié
de 50 ans de protection, de modernisation et d'organisation, avant d'atteindre
aujourd'hui des niveaux de production élevés.
Analysant les incidences des politiques néolibérales actuellement
mise en uvre dans le monde et en Afrique, M. Fall a affirmé
que " les négociations de l'OMC, qui reposent sur une logique
de libéralisation et de compétition entre les agricultures
du monde, ne vont pas favoriser la petite agriculture familiale ouest
africaine. Toute la politique néo-libérale menée
en Afrique ne répond jamais à la spécificité,
encore moins à l'environnement africain. Les politiques africaines
ont aujourd'hui une dimension qui ne saurait se mesurer à la
dimension internationale. Les accords de partenariat ne visent rien
d'autre que d'ouvrir le marché de notre agriculture qui ne tient
pas debout, à des produits perfectionnés et subventionnés.
Et tels qu'ils sont conçus, ils peuvent faire voler en éclats
la sécurité, la souveraineté et l'autosuffisance
alimentaire. Forts de cela, les accords de partenariat, tels que nos
chefs d'Etat veulent les accepter, seraient le suicide des agriculteurs
de l'Afrique. C'est pourquoi, au ROPPA, nous disons haut et fort que
ces accords de partenariat doivent être revus dans le sens que
l'ouverture vers les marchés ne doit pas être acceptée.
On doit travailler à rassurer, sécuriser l'agriculture
africaine, avant qu'on ne parle des APE, car cela fait des siècles
que l'Europe a fermé son marché "
Dès lors, il serait hasardeux de mettre en concurrence les deux
types d'agricultures. "Là où l'agriculture africaine
fait 500 kg à l'ha, l'européenne en fait 7 tonnes à
l'ha." C'est vouloir tuer l'agriculture africaine que de la mettre
en compétition, pense Jacques Bonou, vice-président du
ROPPA. Ce point de vue est partagé par Jean Michel Lemétayer,
président de la FNSEA. "Il faut obtenir pour les pays de
l'Afrique de l'Ouest la protection de leur agriculture en faisant en
sorte que les paysans puissent vivre de leur produit, il faut les protéger
dans leur métier ; ce que nous avons la chance d'avoir en Europe
depuis plus de 40 ans. Il faut faire de même ici." La finalité
de toutes ces actions, c'est d'arriver à une sécurité,
une souveraineté et une autosuffisance alimentaire. Cela est
bien possible, selon Lemétayer, en "révolutionnant
l'agriculture et en acceptant de la protéger".
La crise alimentaire qui a frappé une partie du Sahel, avec son
épicentre au Niger, rappelle la fragilité des systèmes
agricoles et de l'inadaptation des politiques agricoles et de développement.
Par ailleurs, cette crise a confirmé l'échec des stratégies
de sécurité alimentaire, la réduction de la pauvreté
et les programmes d'ajustement structurel. C'est pourquoi, une intervenante
du Mali a soutenu que "la crise aurait pu être évitée
si l'agriculture avait la place qui lui revenait de droit dans les politiques
de développement économique et social". D'ailleurs,
afin d'éviter que des situations pareilles ne se reproduisent,
elle a proposé la création de cellules ou de bureaux dans
chaque pays membre pour faire face aux cataclysmes.
Seulement, le coordonnateur du ROPPA-Sénégal nourrit des
appréhensions sur la question. En effet, le président
de la filière rizicole de la vallée du fleuve Sénégal
s'inquiète de la baisse des investissements des gouvernements
nationaux dans le monde rural. La conviction de M. Sarr est que les
gouvernements doivent prendre en charge les financements et les investissements.
"Il faut passer de 10% du budget alloué à l'agriculture
à 30%, car l'Afrique ne pourra tirer son épingle du jeu
que si les budgets nationaux auront atteint ce stade." Et cela,
de l'avis de Saliou Sarr, passe par une mobilisation et une bonne élaboration
d'une stratégie.
Revenant sur le Tarif Extérieur Commun de la CEDEAO, actuellement
au centre de vives controverses, les membres du ROPPA ont réaffirmé
leur volonté de dénoncer l'extension du TEC de l'UEMOA
qui a un droit de douane maximum de 20% à l'ensemble de la CEDEAO.
Ce TEC serait en contradiction flagrante avec les dispositions prises
dans le cadre de la politique agricole de la CEDEAO. C'est pour cette
raison que le ROPPA a proposé l'adoption de la cinquième
bande proposée par le Nigeria, qui consiste à sélectionner
un certain nombre de produits stratégiques et de leur appliquer
des tarifs allant jusqu'à 50.
Sources : allafrica.com ; le soleil ; ROPPA