AMNA : Le nouveau
texte de l'AMNA exhorte les membres à étudier des compromis entre la
formule et les flexibilités
Pour arriver à un
accord dans les discussions profondément litigieuses du Cycle de Doha
sur le commerce des biens industriels, il faudrait peut-être accorder
aux pays en développement davantage de possibilités de soustraire certains
produits à la réduction tarifaire, a laissé entendre, la semaine dernière,
le Président du Comité de négociation de l'AMNA à l'OMC.
Dans un nouveau
projet de texte qui doit servir de base à des débats supplémentaires,
l'Ambassadeur canadien, Don Stephenson, a reconnu une absence totale
de consensus, entre Membres de l'OMC, sur certaines des questions centrales
dans les négociations. Celles-ci comprennent la formule qui déterminera
les futurs niveaux tarifaires pour les pays développés et de nombreux
pays en développement, et les flexibilités qui détermineront dans quelle
mesure ces derniers pays seront en mesure de soustraire certains secteurs
à la pleine vigueur de la concurrence globale.
Publié le 8 février,
le texte a succédé à l'accord potentiel controversé que Stephenson avait
distribué aux Membres fin juillet. Ce document avait été fraîchement
accueilli par des pays en développement de l'AMNA-11, tels que l'Afrique
du sud, l'Argentine, le Brésil et l'Inde, qui ont jugent le texte trop
exigeant envers les pays pauvres, trop accommodant envers les pays industrialisés,
et disproportionné par rapport à la réforme des subventions agricoles
prévue dans un projet d'accord sur l'agriculture qui y est lié, qui
avait été publié en même temps.
Absence de consensus
Le projet de texte
juillet 2007 était présenté sous forme de texte juridique en vue d'un
accord, mais le nouveau texte est différent : il est divisé en deux
colonnes, la colonne de gauche contenant le texte juridique, et la seconde,
la description, par Stephenson, des divergences qui ressortent dans
les négociations, avec des suggestions sur les moyens d'arriver à un
consensus.
Stephenson a expliqué
ce changement lors d'une conférence de presse tenue à la suite de la
diffusion du nouveau texte. Le projet de juillet 2007, a-t-il déclaré,
consistait en " une série de propositions émanant du Président " sur
les points où il pourrait y avoir un accord, sur la base de " centaines
d'heures " de consultations avec les Membres.
Par contre, le nouveau
document " rend mieux compte de là où nous en sommes effectivement dans
les négociations. " Bien que la plupart des observations de Stephenson
reflètent (souvent de manière assez large) le spectre des positions
des Membres où il n'y a pas de consensus, celui-ci a déclaré : " J'ai
pris ma vie entre mes mains ici et là pour proposer aux Membres une
orientation sur les voies et moyens d'envisager la résolution de certaines
de ces questions. "
Les coefficients
du texte de juillet 2007 conservés
Le nouveau texte
a conservé un ensemble clé de chiffres qui figuraient dans le texte
de juillet les 'coefficients de 8 ou 9 pour les pays développés, et
de 19 à 23 pour les pays en développement. Introduits dans la formule
tarifaire 'suisse', ces chiffres deviennent les plafonds tarifaires
des Membres, avec des abaissements correspondants qui s'appliquent à
tous. Ainsi, les pays développés réduiraient tous les droits tarifaires
industriels à un niveau inférieur à 8 ou 9%, alors que les près de 30
pays en développement tenus de recourir à la formule abaisseraient tous
les droits sur les produits manufacturés à un niveau inférieur à 19-23%,
avec des exceptions limitées - à négocier.
En juillet dernier,
les membres de l'AMNA-11 ont vivement critiqués ces chiffres, en soulignant
qu'ils contraindraient les pays en développement à abaisser les taux
plafonds consolidés de leurs tarifs sur les produits manufacturés à
des marges beaucoup plus importantes que pour les pays industrialisés.
Ceci, on-t-ils affirmé, irait à l'encontre du mandat de Doha qui vise
" une réciprocité qui ne soit pas totale dans les engagements de réduction
" pour les pays en développement. L'Argentine était au nombre des pays
qui jugeaient le texte inadéquat pour servir de base à des négociations
supplémentaires.
Des pays industrialisés
tels que les États-Unis et l'UE ont fait valoir que le mandat visant
" une réciprocité qui ne soit pas totale " serait rempli en permettant
aux pays en développement de quitter le cycle avec un plafond tarifaire
modérément plus élevé. Ils insistent sur le fait qu'un accord sur l'AMNA
doit avoir un effet sur les taux tarifaires appliqués en créant " de
nouveaux flux d'échanges " ou " un réel accès au marché. "
Dans les discussions
de l'automne dernier, les divergences sur l'AMNA avaient commencé à
être plus flagrantes. Ceci était en contradiction avec les avancées
significatives (quoique progressives) réalisées dans les discussions
sur l'agriculture, dont on avait longtemps pensé qu'elle était la question
la plus insoluble des négociations difficiles du Cycle de Doha. Sans
citer aucun pays nommément, le nouveau texte de Stephenson reflète fidèlement
les positions des Membres sur les coefficients : de l'UE et des États-Unis
qui recherchent des coefficients de 10 pour les pays riches et de 15
pour les pays en développement, avec une différence de pas plus de 5
points entre les deux ; à l'AMNA-11, qui souhaite un coefficient de
30 ou 35 pour les pays en développement, avec un 'écart' d'au moins
25 points. Le texte fait également référence aux pays dits du groupe
'middle ground' - intermédiaire - comprenant le Costa Rica et le Chili,
qui proposaient des chiffres similaires à ceux du projet de texte de
juillet, mais qui ont récemment fait pression en faveur de chiffres
" légèrement inférieurs " à 8 ou 9 pour les pays développés.
Les flexibilités,
une question " très ouverte "
Le nouveau projet
de texte s'écarte du texte de juillet 2007 sur la question des flexibilités
qui détermineront le nombre de produits et la proportion des importations
de produits manufacturés que les pays en développement seront en mesure
de soustraire à la pleine vigueur des abaissements tarifaires.
Le texte de juillet
prévoyait d'autoriser les pays à développement à soumettre 10% des lignes
tarifaires à des réductions de la moitié de celles normalement requises
(à la condition que ceci ne couvre pas plus d'un dixième de la valeur
des importations de produits manufacturés). Autrement, ils seraient
à exclure totalement 5% des lignes tarifaires de la réduction (bien
que cela ne soit limité qu'à 5% de la valeur totale des importations).
Ces chiffres étaient placés entre grands crochets, ce qui indique l'absence
d'accord, mais étaient restés constants depuis l'accord cadre de juillet
2004, qui avait relancé le Cycle de Doha, à la suite de la rupture des
discussions à Cancun, l'année précédente.
Stephenson a totalement
supprimé les chiffres '10 et 15' de ses nouveaux textes, en laissant
les grands crochets vides. Pour quelles raisons ? Il a déclaré lors
de la conférence de presse qu'il s'était rendu compte que ce n'étaient
pas les coefficients, mais " les flexibilités qui sont peut-être la
question la plus ouverte. Alors, de fait, mon nouveau texte dit à présent
que les Membres auront à résoudre les flexibilités avant d'être en mesure
de résoudre les coefficients. "
Le texte présentait
diverses demandes de flexibilités additionnelles émanant de différents
pays en développement, tant en termes de nombre de produits que de part
des importations visées. Il faisait également état une proposition émanant
de l'UE et des États-Unis qui vise à restreindre la possibilité pour
les pays en développement de décider des produits à soustraire aux abaissements
tarifaires. La formule et les flexibilités sont liées de manière inextricable
: on peut s'attendre à ce que les gouvernements soient plus à l'aise
avec des coefficients plus faibles s'ils sont assurés d'être en mesure
d'exempter davantage de produits des abaissements tarifaires plus importants
que ces coefficients entraîneraient. À l'inverse, si l'on restreint
les flexibilités pour protéger les produits contre la réduction tarifaire,
les gouvernements feraient pression en faveur de coefficients plus élevés.
Exploration de
'l'échelle mobile'
Selon Stephenson,
cette " relation évidente " entre les deux avait été corroborée dans
ses consultations : les pays semblaient disposés à échanger les coefficients
de la formule contre les flexibilités. Ceci, a-t-il conclu, " suggère
fortement une approche de 'l'échelle mobile' pour arriver à un consensus,
en particulier parce qu'elle pourrait servir de base pour convenir de
résultats différents pour des pays en développement différents - une
revendication persistante de certains pays en développement. " L'idée
de résultats différents pour des pays différents ne serait pas contraire
aux négociations du Cycle de Doha. Le projet de texte publié la semaine
passée par le Président des discussions sur l'agriculture tente de prendre
en considération des préoccupations spécifiques relatives aux dépenses
agricoles aux États-Unis, ainsi que dans l'UE. "
J'avance la proposition
[de l'échelle mobile] parce que certains Membres me disent pouvoir accepter
un coefficient plus élevé pour des pays qui conviennent de ne pas recourir
à leurs flexibilités ; certains Membres me disent pouvoir accepter un
coefficient plus faible si les flexibilités étaient accrues ; certains
disent pouvoir envisager d'accroître les flexibilités si le coefficient
était suffisamment faible, " a déclaré Stephenson. " Tout cela, pris
ensemble, semble laisser entendre que ces deux éléments sont liés :
lorsque l'un augmente, l'autre pourrait diminuer, et c'est ce que j'ai
invité les Membres à examiner dans les négociations qui démarrent la
semaine prochaine. "
Stephenson a reconnu
que la formule et les flexibilités étaient peu susceptibles d'être résolues
à moins de concessions réciproques avec l'agriculture, dans un processus
de négociation 'horizontale'. Il a néanmoins instamment invité les diplomates
à " se préparer en vue de la négociation horizontale " en étudiant les
relations entre les deux domaines en " termes concrets ", et à rendre
plus explicites les concessions entre les coefficients et les flexibilités.
Ceci clarifierait les options ouvertes aux négociateurs et à terme,
aux ministres, augmentant ainsi leurs chances d'arriver à un compromis.
Le Président de
l'AMNA a rejeté l'idée selon laquelle, en supprimant de son texte les
chiffres pour les flexibilités, il reconnaissait qu'il y avait lieu
de les rehausser. " Je ne sais pas comment cela finira, les Membres
auront de fait à négocier cela. Je ne sais pas non plus si le coefficient
qui sera finalement convenu se situera dans la gamme proposée, " a-t-il
déclaré.
Néanmoins, une disposition
entre grands crochets figurant dans le nouveau texte récompenserait
les pays en développement qui s'abstiennent de recourir aux flexibilités
en leur accordant un coefficient supérieur de 3 à 5 points au coefficient
normal. Le texte de juillet n'aurait ajouté que trois points supplémentaires
à leur coefficient.
Toujours entre grands
crochets, les prescriptions en matière de libéralisation pour les petites
économies vulnérables et pour les pays ayant des plafonds de consolidation
sur moins de 35% de l'ensemble des lignes tarifaires, énoncées dans
le nouveau texte, ont également été assouplies, par rapport au projet
de texte de juillet 2007.
Pour ce qui est
des quatre Membres ayant récemment accédé à l'OMC, qui auront à soumettre
leurs lignes tarifaires à la formule de réduction - la Chine, Taiwan,
la Croatie et Oman - le texte prévoit une période de mise en œuvre de
deux à cinq ans plus longue que la période de huit ans fixée provisoirement
pour l'ensemble des pays en développement. Les produits pour lesquels
des abaissements tarifaires liés à l'accession sont toujours appliqués
- seulement un petit nombre pour la Chine et cela sera terminé d'ici
2010 - bénéficieront d'une période de 'grâce' de deux à trois ans avant
le début de l'introduction progressive des abaissements tarifaires de
Doha. Cette période de répit supplémentaire a suscité des critiques
de la part de la National Association of Manufacturers américaine, qui
a déclaré que la Chine aurait " jusqu'à 17 ans " pour mettre en application
les abaissements tarifaires sur certains produits manufacturés.
Certains types de
textiles et de vêtements ont été ajoutés aux listes de produits pour
lesquels les États-Unis et l'UE seraient en mesure de prendre deux années
supplémentaires pour introduire les abaissements tarifaires (soit un
total de six au lieu de quatre, sur la base des chiffres entre grands
crochets), afin d'atténuer les effets de la libéralisation tarifaire
multilatérale sur les pays auxquels ils accordent depuis longtemps des
préférences commerciales unilatérales.
Réactions initiales
Juste avant la
distribution des deux projets de texte révisés, la semaine dernière,
le gouvernement argentin avait publié une déclaration menaçant de bloquer
le nouveau texte sur l'AMNA s'il ne prévoyait pas un écart de 25 points
entre les coefficients des pays développés et ceux des pays en développement,
ainsi que l'expansion des flexibilités. L'Argentine estimait que les
flexibilités figurant dans l'AMNA étaient moins favorables que celles
énoncées dans les négociations sur l'agriculture, qui ne font pas l'objet
d'un plafond sur le volume des importations.
A la suite de la
publication des textes, le Ministre du commerce indien, Kamal Nath,
s'adressant à la presse, cette semaine, à New Delhi, a salué le nouveau
texte de l'AMNA qui " montre qu'il y a d'autres points de vue émanant
de nombreux pays ". Il a toutefois fait part de son inquiétude concernant
le fait que la suppression des chiffres pour les flexibilités dans le
nouveau texte " laissait l'ambiguïté s'installer. " " Nous avons besoins
de flexibilités accrues, " a-t-il souligné.
Les groupes industriels
indiens ont été plus critiques de la décision de Stephenson visant à
conserver les coefficients du projet de texte de juillet 2007.
Les réactions initiales
de la Représentante au commerce extérieur américaine ont également été
fraîches. " Non seulement le nouveau texte [de l'AMNA] présente une
réduction de l'ambition, mais il soulève de nouveaux défis en ce qui
concerne la clarté de la prise de décision, " a-t-elle déclaré, le 13
février, dans un discours prononcé au Peterson Institute for International
Economics, une cellule de réflexion de Washington. Réitérant en partie
les propos tenus par son homologue indien, elle a affirmé que la suppression
des chiffres pour les flexibilités avait suscité de " l'incertitude
" et a averti que " la perspective d'avoir à présent à nous bagarrer
sur le point de savoir s'il faudrait plus ou moins de flexibilité que
dans le projet de texte initial " ne nous fera pas avancer rapidement
vers une phase finale des négociations entre ministres. Elle a toutefois
déclaré que les textes de l'agriculture et de l'AMNA faisaient progresser
les négociations " en général. "
Les délégués basés
à Genève mettront cette semaine à profit pour assimiler les nouveaux
projets de texte et consulter leurs capitales ; puis les groupes de
négociation de l'AMNA et de l'agriculture doivent se réunir la semaine
prochaine. Ces discussions comprendront des réunions dites en 'Room
E', regroupant des responsables de plus de trente de délégations de
représentants.
Des progrès réguliers
dans ces consultations prépareraient le terrain pour le lancement, par
le Directeur général de l'OMC, Pascal Lamy, d'un 'processus horizontal'
qui impliquerait des concessions réciproques intersectorielles entre
l'AMNA et l'agriculture. Ceci - au moins selon le scénario le plus optimiste
- aboutirait à une conférence au niveau ministériel, fin mars, en vue
de peaufiner les derniers détails d'un accord cadre sur les 'modalités'
pour l'agriculture et le commerce des biens industriels, préparant le
terrain pour la conclusion du Cycle de Doha d'ici la fin de cette année.