NAMA : Les Membres
se préparent enfin à " une négociation réelle "
Les Membres de l'OMC
sont toujours loin de s'entendre sur les abaissements tarifaires relatifs
aux produits manufacturés, a reconnu cette semaine, le Président des
négociations du Cycle de Doha sur l'accès au marché pour les produits
non agricoles (AMNA).
Les pays clés restent
divisés sur les chiffres qui détermineront les niveaux tarifaires futurs
des produits manufacturés pour les pays industrialisés et les pays en
développement. Toutefois, il y a une convergence croissante sur la 'structure'
des formules et des exceptions dans lesquelles ces chiffres seront insérés.
Le Président Don Stephenson (Ambassadeur du Canada) a déclaré, lors
d'une session du Comité de négociation, le 14 avril, qui les pays s'apprêtaient
en vue d'une " négociation réelle " - après pas moins de " deux années
de positionnement. "
Stephenson faisait
rapport de ce qu'il avait entendu lors des récentes réunions individuelles
- one-to-one meetings - en 'confessionnal' avec la plupart des pays
devant appliquer la formule de réduction tarifaire normale : tous les
pays industrialisés et environ 30 des grands pays en développement.
Afin d'appuyer les
chances de négociation réelle en vue d'aboutir à un accord, on s'attend
à ce que Stephenson produise un projet de texte révisé montrant là où
un accord était possible, d'ici fin avril ou début mai. Ce texte, aux
côtés d'un autre projet de texte émanant du Président du Comité de l'agriculture,
servirait de base à un processus de négociation " horizontale " pour
des compromis intersectoriels. S'il est possible de résoudre une part
suffisante des questions restantes, les ministres de nombre de Membres
de l'OMC se réuniraient pour élaborer un accord cadre sur l'agriculture
et le commerce des produits industriels. Les délégués indiquent qu'une
réunion 'mini-ministérielle' est prévue à titre provisoire pour la semaine
débutant le 19 mai, mais que ceci revenait peut-être à faire preuve
de trop d'optimisme.
Large soutien
à l'échelle mobile limitée
Le Président de
l'AMNA ne faisait pas preuve d'exagération en soutenant que les Membres
avaient passé beaucoup de temps à manœuvrer en vue d'un positionnement
avantageux. Contrairement aux négociations sur l'agriculture, il n'y
a qu'un petit nombre de chiffres en jeu dans les discussions sur l'AMNA.
Ces paramètres détermineront là où les pays sont susceptibles d'acquérir
un accès au marché ou de voir l'éviction des produits manufacturés locaux
par les importations. Sur deux des paramètres les plus cruciaux - les
'coefficients' de la formule qui détermineront les futurs niveaux tarifaires
pour les pays développés et les pays en développement, et les 'flexibilités'
pour permettre à ces derniers pays de soustraire certains produits à
la réduction tarifaire - les pays sont depuis longtemps profondément
divisés.
Dans un texte de
projet d'accord antérieur mis en distribution en février, Stephenson
laissait entendre que dans la recherche d'un accord, les Membres pourraient
explorer des compromis entre la formule et les flexibilités. Il y a
un lien direct entre la formule et les flexibilités : les pays pourraient
accepter des abaissements tarifaires plus importants s'ils sont assurés
de bénéficier d'une plus grande latitude pour protéger les secteurs
sensibles contre ces mêmes obligations de réduction tarifaire, et vice
versa.
Stephenson a par
la suite présenté divers moyens potentiels d'échanger l'ambition contre
la flexibilité. Celui qui a suscité le soutien le plus large est l'approche
de 'l'échelle mobile' limitée, avec trois options de futurs coefficients
pour les pays en développement, chacune associée à des chiffres différents
sur le pourcentage de produits répondant aux conditions pour être partiellement,
ou totalement soustraits à la réduction tarifaire. Quels seront ces
coefficients précisément, et également autour de quel 'pivot' varieront-ils
par rapport aux chiffres des flexibilités, seuls les ministres peuvent
en décider, " ou au moins à un stade ultérieur dans les négociations,
" a déclaré Stephenson.
Néanmoins, en plus
de l'approche de l'échelle mobile limitée, certains signes ont commencé
à apparaître sur le contenu potentiel du futur texte de Stephenson.
Ce dernier a dit
aux Membres, par exemple, que ses consultations avaient révélé qu'un
" consensus clair " se dégageait pour ramener les chiffres des flexibilités
figurant dans le premier texte qu'il avait mis en distribution, en juillet
2007. Il y était prévu de permettre aux pays en développement de soumettre
10% des lignes tarifaires à des réductions de moitié de celles ordinairement
requises (tant que ceci ne vise pas plus d'un dixième de la valeur des
importations de produits manufacturés). Autrement, ces pays seraient
autorisés à exclure totalement 5% des lignes tarifaires de la réduction
(bien que ceci soit limité à 5% seulement du total de la valeur des
importations). Stephenson avait totalement supprimé ces chiffres de
son texte de février, pour tenter de stimuler un débat sur la relation
entre la formule et les flexibilités.
Toutefois, concernant
les coefficients, il y a peu de convergence même sur le point de savoir
par où commencer la discussion. Selon Stephenson, quelques pays ont
suggéré qu'aucun chiffre ne devrait figurer dans son nouveau texte.
Toutefois, la " plupart des Membres " préféraient des gammes de chiffres
sur lesquelles les ministres pourraient négocier.
Le texte de février
de Stephenson, tout comme son texte précédent de juillet 2007, appelait
à des coefficients de 8-9 pour les pays développés, contre 19-23 pour
les pays en développement. Le coefficient d'un pays devient son plafond
tarifaire après l'application de la formule, avec l'abaissement de tous
les tarifs en-dessous de ce niveau (sauf ceux qui font l'objet de flexibilités).
Ces gammes ont suscité
de vives critiques chez des membres du groupe de l'AMNA-11 tels que
l'Argentine, le Brésil et l'Inde, qui soutiennent qu'elles exigent beaucoup
plus des pays en développement que des pays industrialisés, et qu'elles
sont disproportionnées par rapport aux réformes agricoles proposées
dans les négociations sur l'agriculture. Dans le même temps, les pays
développés, notamment l'UE et les États-Unis, ont déclaré que les chiffres
pour les pays en développement étaient à la limite supérieure même de
ce qu'ils pourraient accepter.
Pour son futur texte,
Stephenson a déclaré que la plupart des pays pourraient vivre avec les
chiffres de son texte de février, mais que " de nombreux Membres " appuieraient
une gamme comprenant des coefficients plus faibles pour les pays développés.
L'UE et les États-Unis ont toutefois insisté sur le fait qu'ils pourraient
ne pas accepter des coefficients inférieurs à 8. La Norvège a par ailleurs
laissé entendre qu'elle pourrait envisager d'en faire autant.
Un négociateur a
suggéré que si elle n'était pas satisfaite, la " très forte demande
", par nombre de pays en développement, d'un coefficient inférieur à
8 pour les pays riches pourrait servir de positionnement diplomatique
: si les États-Unis et l'UE sont peu disposés à aller plus loin, ceci
pourrait renforcer les pays en développement dans leur propre quête
d'un coefficient supérieur à 23.
Comme la plupart
des pays industrialisés, les États-Unis et l'UE ont des plafonds de
consolidation sur leurs droits tarifaires industriels à une moyenne
bien inférieure à 8-9%. Toutefois, un petit nombre de secteurs politiquement
sensibles - souvent ceux pour lesquels les pays pauvres sont des exportateurs
compétitifs, comme les textiles, par exemple - ont été protégés de manière
significative contre un demi-siècle de libéralisation. Un coefficient,
disons, de 5-6 pourrait ne pas faire de différence importante pour des
droits déjà à 2-3%, mais entraînerait des abaissements plus profonds
pour les tarifs plus élevés, suscitant une opposition.
Selon le Progressive
Policy Institute, basé à Washington, une gamme restreinte de biens de
consommation pour les ménages, tels que les vêtements, les chaussures,
le linge, les assiettes et les couverts comptent pour 3/5 des recettes
douanières américaines, bien que ne représentant que 7% des importations.
Les exportations en provenance des pays les plus pauvres sont soumises
aux droits tarifaires les plus élevés de tous. Ainsi, les exportations
en provenance du Cambodge - essentiellement des vêtements - sont soumises
à un droit tarifaire de 17% sur le marché américain, alors que la Grande
Bretagne, avec sa base d'exportation différente, n'est soumise qu'à
des droits de 0,7%.
Un autre sujet litigieux
était le lien entre les coefficients des pays en développement et leur
participation à des initiatives de libéralisation 'sectorielle' facultative.
Selon Stephenson, de nombreux Membres admettent un " lien théorique
" entre les deux, mais ne sont pas d'accord sur la force et la pertinence
de ce lien.
De nombreuses initiatives
de libéralisation sectorielle ont été proposées, la plupart impliquant
l'élimination ou la réduction très significative des droits tarifaires,
une fois que suffisamment de pays auront signé, pour prendre en compte
une 'masse critique' des échanges mondiaux. Des pays tels que les États-Unis,
le Canada, la Suisse et la Thaïlande ont fait part de leur soutien à
l'octroi d'un coefficient plus élevé aux pays en développement si ces
pays participent à des initiatives sectorielles. Selon des sources,
l'Inde, le Pakistan, le Brésil et d'autres pays se sont élevés contre
cette idée. Stephenson a qualifié les initiatives sectorielles de "
deal-maker ", sans être nécessairement des deal-breakers. Les associations
d'affaires américaines sont particulièrement soucieuses de voir les
marchés des grands pays en développement participer aux initiatives
de libéralisation sectorielle pour des marchandises telles que les produits
chimiques et les articles électriques. L'industrie automobile américaine
est en train de faire pression en faveur d'un accord sur les obstacles
non tarifaires liés au commerce automobile. Stephenson a toutefois déclaré
cette semaine qu'une récente réunion sur les obstacles non tarifaires
avait été " une perte de temps totale ", certains pays contestant encore
la nécessité d'interprétations par secteur des règles de l'OMC visant
à garantir que les réglementations, les normes, les tests et les procédures
de certification ne créaient pas d'obstacles inutiles au commerce.
Nouvelle proposition
de la Chine sur les pays ayant récemment accédé à l'OMC
On a également vu,
au cours des dernières semaines, quelques nouvelles propositions dans
les négociations sur l'AMNA. Ainsi, la Chine a demandé que les Membres
ayant récemment accédé à l'OMC qui auront à appliquer la formule de
réduction tarifaire (la Chine elle-même, Taiwan, la Croatie et Oman)
bénéficient d'une 'période de grâce' de cinq ans avant d'avoir à mettre
en œuvre les abaissements tarifaires du Cycle de Doha, pour lesquels
ils sont encore en train de mettre en œuvre des abaissements tarifaires
de grande portée, liés à l'accession, début 2003. La Chine a également
demandé que ces pays bénéficient d'un coefficient plus élevé que convenu
pour les pays en développement, mais aussi qu'ils soient autorisés à
faire des abaissements 'de moitié de la formule' pour un plus grand
nombre de lignes tarifaires. La proposition n'a pas fait mention d'une
des revendications antérieures de la Chine, concernant un coefficient
une fois et demie supérieure à celle des autres pays en développement.
L'UE et les États-Unis
ont chacun qualifié la proposition chinoise " d'inacceptable ", indiquent
des sources. Selon les États-Unis, elle est " incompatible avec ce que
l'on attend d'un des plus grands bénéficiaires du Cycle de Doha. " Le
Japon, le Mexique, la Corée, la Suisse et la Turquie figuraient au nombre
des pays peu disposés à approuver des flexibilités supplémentaires pour
la Chine. Un nouveau document du MERCOSUR appelait à permettre l'extension
de la part des importations de produits manufacturés pouvant prétendre
à des flexibilités, déclarent des sources. Le MERCOSUR, qui comprend
l'Argentine, le Brésil, le Paraguay et l'Uruguay, a préalablement fait
valoir que les membres des unions douanières devaient être autorisés
à soustraire un nombre plus élevé de lignes tarifaires à la pleine vigueur
de la réduction tarifaire, car le maintien de leur tarif extérieur commun
exigerait d'eux qu'ils disposent d'une liste commune de produits sensibles.
Le groupe de pays
d'Afrique des Caraïbes et du Pacifique (ACP) a identifié quelques produits
additionnels pour lesquels ils souhaiteraient que les États-Unis et
l'UE leur accordent des délais plus longs pour l'introduction des abaissements
tarifaires, afin de ralentir les effets de l'érosion des préférences.
Engagement des
hauts responsables nécessaire
Dans ses remarques
de conclusion, Stephenson a déclaré que si les Membres finissent effectivement
par tenter d'arriver à un accord sur les modalités en mai, un processus
de négociation entre hauts responsables serait nécessaire pour préparer
le terrain en vue des discussions ministérielles.
Comparant les discussions
sur les produits industriels à celles sur l'agriculture, dans lesquelles
les hauts responsables de pays clés se réunissent de temps en temps
depuis des mois, il a déclaré aux délégués que " dans l'AMNA, vous avez
désespérément besoin d'un processus au niveau des hauts responsables,
parce vous n'êtes pas réellement encore proches [d'un accord] " Faisant
référence de manière implicite aux négociations sur le commerce des
produits agricoles, où de petits groupes de pays se sont réunis de leur
propre chef pour tenter de débattre sur diverses questions, il a déclaré
que " ces discussions [sur l'AMNA] n'avancent pas ailleurs. "
Stephenson n'a pas
fixé de réunion avant la fin du mois, période vers laquelle on s'attend
à ce qu'il publie un nouveau projet de texte.
Pendant ce temps,
d'autres préparatifs sont en cours en vue de modalités en mai. Lors
d'une réunion en 'green room' avec le Directeur général de l'OMC, Pascal
Lamy, les Ambassadeurs de certaines délégations ont débattu du point
de savoir comment une " conférence signal " sur le commerce des services
pourrait être fructueuse, afin que les pays puissent donner une indication
du type d'engagements d'ouverture des marchés qu'ils souhaiteraient
offrir si un accord était imminent dans l'agriculture et l'AMNA.
Certains diplomates
des milieux du commerce estiment toutefois que mai est trop proche et
que juillet serait plus réaliste. Le mois de juin n'est peut-être pas
pratique pour une réunion mini-ministérielle à Genève, pour des raisons
ayant peu de rapport avec les péripéties des négociations du Cycle de
Doha : à cause du championnat de football européen qui se déroule, ce
mois-là en Suisse et en Autriche, la sécurité sera un problème, de même
que la disponibilité des chambres d'hôtel.
Sur le point de
savoir si un accord sur l'AMNA est même réalisable ou non, en dépit
des divergences de longue date, Stephenson a déclaré : " Il me semble
toujours possible que pour ceux d'entre vous qui souhaitent un résultat,
c'est à votre portée. Et pour ceux d'entre vous qui n'en veulent pas,
il n'y a vraiment rien que je puisse faire pour vous. "