Deux pas en avant, un pas en arrière : les PMA et les défis du commerce sud-sud en période de « basculement de la richesse »: par Andrew Mold et Annalisa Prizzon

10 November 2011

Malgré le pessimisme régnant dans de nombreuses économies à revenu élevé depuis la crise financière de 2008-2009, les perspectives d'avenir d'une grande partie du monde en développement apparaissent bien meilleures qu'auparavant. Dans un revirement spectaculaire de leur sort depuis la crise de la dette des années 80 et les difficultés financières des années 90, les pays émergents et en développement voient pour la première fois depuis de nombreuses décennies leur revenu par habitant se rapprocher de celui des économies avancées. Au cours des années 2000, 88 économies émergentes et en voie de développement ont connu une croissance au moins double de celle des économies avancées (fig. 1). Cette évolution positive prend place dans un paysage mondial caractérisé par un environnement externe plus propice (avec des niveaux importants de liquidités mondiales et des prix élevés sur les matières premières), une meilleure gestion budgétaire et monétaire, et un renforcement visible des liens entre les économies en développement elles-mêmes. Ce phénomène a été décrit par l'OCDE en 2010 dans son rapport « Shifting Wealth » (le basculement de la richesse), dont le titre fait référence au déplacement du centre de gravité économique de l'ouest vers l'est et du nord vers le sud qui caractérise l'économie mondiale depuis le début des années 2000.

Le moteur de l'amélioration des performances de la plupart des pays émergents ou en développement a été l'importance croissante des échanges commerciaux entre pays en développement, souvent qualifiés d'échanges ou de commerce sud-sud (quelque peu à tort, puisque certains des principaux moteurs de ce processus se situent dans l'hémisphère nord). Le volume des échanges sud-sud a été multiplié par 11 entre 1990 et 2008, tandis que les échanges nord-nord ne faisaient que tripler. La part des pays en développement dans le commerce mondial est passée de 22 pour cent en 1990 à 37 pour cent en 2010. Près de la moitié de ces échanges prennent désormais place entre les pays en développement eux-mêmes (par exemple les échanges sud-sud) plutôt qu'avec un partenaire du nord. Les échanges sud-sud ont fait la preuve de leur importance toute particulière au cours de la crise financière mondiale, face à la forte baisse de la demande en provenance des économies occidentales et au maintien de celle provenant des géants asiatiques, l'Inde et la Chine, qui a contribué à la reprise rapide des cours des matières premières, un phénomène relativement exceptionnel en période de récession mondiale.

Mais les bénéfices de ce « basculement de la richesse » ne sont pas distribués de manière égale. Seuls 23 pays sur les 48 pays les moins avancés (PMA) ont vu leur revenu par habitant se rapprocher des niveaux de l'OCDE, alors qu'en principe, cette convergence des revenus devrait être plus facile à initier en partant d'un niveau plus faible de revenu par habitant. Beaucoup de ces pays sont de petites économies ouvertes et vulnérables, plus exposées à la volatilité provoquée par les crises économique et financière de 2008-2009. Le basculement de la richesse présente à la fois des risques et des opportunités pour les PMA.

Prenons par exemple le cas des producteurs de matières premières. Mi-2009, les prix des matières premières avaient retrouvé leurs niveaux d'avant la crise. Pour certains PMA, cela se traduit en principe par des revenus d'exportation plus élevés, qu'il s'agisse de produits « soft » comme le thé ou le café, ou des matières premières « solides » comme les minerais ou le pétrole, ou également par de nouvelles opportunités d'exportation vers les marchés en croissance rapide d'autres pays en développement. Le nouveau dynamisme des échanges commerciaux sud-sud a donc un effet positif tant sur les volumes que sur les prix des exportations des PMA. Mais de nombreux autres PMA sont des importateurs nets de matières premières, notamment de carburants et de denrées alimentaires, les conduisant à une situation dans laquelle ils subissent de plein fouet les effets négatifs de l'augmentation des prix des matières premières. Les émeutes de la faim qui ont eu lieu dans un certain nombre de PMA en sont l'une des conséquences. En fait, un pourcentage étonnamment élevé des importations alimentaires actuelles des PMA provient d'autres pays en développement : 69 pour cent selon les chiffres d'Aksoy et Ng (2010). De façon très concrète, la sécurité alimentaire des PMA dépend donc ainsi de plus en plus des évolutions des marchés agricoles des autres pays en développement.

De nombreux PMA sont en principe très bien placés pour tirer parti du boom des matières premières, car ils détiennent une fraction significative des terres arables, du pétrole et des minerais stratégiques de la planète. Les grands contrats fonciers en Afrique et en Asie constituent un signe important d'une méfiance croissante à l'égard des marchés mondiaux. Les importateurs de produits alimentaires qui peuvent se le permettre, comme par exemple l'Arabie Saoudite, le Koweït ou la Chine, décident de plus en plus de cultiver des produits alimentaires sur des terres qu'ils possèdent ou contrôlent à l'étranger plutôt que de les importer en provenance des marchés internationaux. Des PMA comme l'Éthiopie, Madagascar ou le Mali ont été concernés par d'importantes transactions de ce genre. Bien qu'étant susceptibles d'apporter des ressources et des opportunités en termes de flux de capitaux et de transferts de technologie, ces transactions foncières comportent également un certain nombre de risques et de défis, comme par exemple le nombre limité de créations d'emplois, l'absence de transparence contractuelle et le déplacement de populations locales. La demande accrue des géants asiatiques pour les exportations de matières premières risque également d'exacerber ce qui est populairement connu sous le nom de la « malédiction des ressources » : faute de savoir gérer de manière efficace le pactole nouvellement trouvé, la demande accrue de matières premières pourrait finir par miner une gouvernance déjà faible et conduire à la contraction des secteurs d'exportation créateurs d'emplois dans l'industrie manufacturière et l'agriculture.

Un autre problème rencontré par les PMA est la difficulté croissante de s'insérer dans les chaînes de valeur. La Chine notamment se trouve au centre de tout un réseau complexe de sous-traitance, d'importations de matières premières et d'intrants élaborés, et d'exportation de produits de consommation finaux. Les pays à faible revenu ou revenu intermédiaire doivent remonter progressivement la chaîne de valeur vers des produits de meilleure qualité ou différenciés, et les intégrer à ces chaînes de valeur, s'ils veulent rester compétitifs sur le long terme. Mais près de 70 pour cent des échanges sud-sud de produits manufacturés correspondent aux échanges intra-asiatiques, et peu de PMA ont réussi jusqu'à présent à s'intégrer dans ces chaînes de valeur. En ce qui concerne le reste des PMA, particulièrement en dehors de l'Asie, les échanges hors matières premières restent encore très limités. De nombreux PMA ont en effet vu leur dépendance à l'égard des matières premières s'accroître au cours de la dernière décennie. À moins de croire que le « super cycle des matières premières » puisse se poursuivre avec la même intensité (comme semblent le penser certains observateurs), il s'agit là d'une tendance inquiétante, se traduisant par des gains à court terme provenant des volumes plus importants d'exportations de matières premières au détriment du potentiel de développement à long terme

Le commerce sud-sud au sens large est également associé à une concurrence accrue sur de nombreux marchés internationaux. Dans certaines régions d'Afrique par exemple, les marchés locaux se sont trouvés inondés de produits de consommation durables meilleur marché en provenance d'autres pays en développement, en particulier de la Chine. Ce phénomène a certes eu des effets positifs en termes de réduction du prix de ces produits pour les consommateurs les plus pauvres. Mais il met également en danger l'existence d'éventuelles industries naissantes de biens de consommation dans ces pays. Certains PMA ont su prospérer dans ce nouvel environnement. Le Bangladesh par exemple entretient une solide industrie d'exportation dans le secteur du textile malgré la suppression progressive de l'Accord multifibres. D'autres PMA sont néanmoins restés sur le bord de la route. Le Lesotho a par exemple perdu de nombreux emplois pendant la période 2005-2006 au sein de son industrie textile en raison d'une concurrence accrue de l'Inde et de la Chine sur ses marchés d'exportation.

Ce nouveau scénario mondial a différentes implications politiques pour les gouvernements des PMA :

  • Un défi majeur consiste à s'assurer que le commerce sud-sud conserve son dynamisme. En dépit de celui-ci, les droits de douane sur les échanges sud-sud restent étonnamment élevés. Mold et Prizzon (2011) estiment que les droits de douane moyens sur les échanges sud-sud de produits manufacturés sont sept fois plus élevés que sur les mêmes échanges nord-nord. Cela se vérifie également sur les biens d'investissement: des droits élevés s'appliquent souvent aux importations de machines et de biens d'équipement alors que les PMA pourraient tirer profit du moindre coût des biens d'équipement fournis par d'autres pays en développement. Il n'est donc pas étonnant dans ces conditions que la plus grande partie des échanges sud-sud en dehors de l'Asie repose sur les produits de base primaires. Et comme le disait Joan Robinson, une des disciples de John Maynard Keynes , «ce n'est pas parce que votre partenaire commercial jette des pierres dans son port que vous devriez faire la même chose
  • Dans ce cadre, et alors que le cycle de Doha apparaît de plus en plus moribond, les PMA ne doivent pas en prendre prétexte pour rester inactifs. Ils doivent s'impliquer de façon active dans des processus tels que le cycle de São Paulo, une initiative de la CNUCED incitant les pays en voie de développement à discuter entre eux des manières de réduire de façon utile les obstacles au commerce.
  • Une autre implication relativement évidente pour les PMA est le besoin croissant de «faire marcher [les programmes] d'intégration régionale», un objectif de longue date certes pour de nombreux PMA, mais qui se fait désormais plus pressant. Comment de petits PMA peuvent-ils espérer rivaliser avec des géants en pleine croissance comme le Brésil avec près de 200 millions de consommateurs, ou l'Inde et la Chine, avec respectivement 1,2 et 1,3 milliards d'entre eux ? Les marchés de petite taille des PMA sont en train de devenir un anachronisme dans une économie mondiale de plus en plus intégrée du fait des processus de «basculement de la richesse» et de mondialisation. Le développement rapide des processus d'intégration régionale, comme celui de la Communauté d'Afrique de l'Est, qui est parvenu à éliminer tous les droits de douane sur les échanges internes, est encourageant, mais les PMA des autres régions ont également besoin de relever ce défi à leur tour.

  • Enfin, dans le cas des PMA exportateurs de minerais et/ou de pétrole, un problème essentiel consiste à canaliser efficacement les bénéfices inattendus provenant de ce «basculement de la richesse» vers des investissements dans l'éducation et les infrastructures, ainsi que vers des mesures spécifiques visant à stimuler la diversification de leur économie. Le basculement de la richesse place en effet au premier plan la nécessité pour l'ensemble des pays en développement de mettre au point des stratégies nationales d'innovation pour pouvoir rester compétitifs. Les énormes efforts technologiques des grandes économies asiatiques font d'autant plus ressortir l'importance grandissante de ce défi. Les dépenses de R&D de la Chine connaissent une croissance rapide, et mesurées sur une base de parité des pouvoirs d'achat, elles se placent désormais juste derrière celles des États-Unis. Les dépenses de R&D de l'Inde augmentent d'environ 20 pour cent par an. Bien qu'ils se heurtent de façon évidente à d'importantes limitations, les PMA ne peuvent pas non plus se permettre d'ignorer complètement ces questions. Le Rwanda, qui a pour ambition de devenir la plaque tournante des TIC pour l'Afrique de l'Est, illustre de façon notable le fait que même les PMA ont la possibilité d'élaborer des politiques ambitieuses d'amélioration de leur compétitivité.

Auteurs :

Andrew Mold est économiste principal au Centre de développement de l'OCDE. Il a travaillé précédemment pour l'ONU au Chili, au Costa Rica et en Éthiopie. Il a une grande expérience des questions relatives aux politiques de développement et à l'économie mondiale.

Annalisa Prizzon est économiste au Centre de développement de l'OCDE. Elle est titulaire d'un doctorat d'économie de l'université de Pavie en Italie.

Références

Aksoy, M.A. et F. Ng (2010) « The evolution of agricultural trade flows », document de travail de recherches politiques de la Banque mondiale, série 5308.

Mold, A. et A. Prizzon (2011), « South-South trade liberalization as a way out of the financial crisis? - An exploratory CGE simulation », mimeo.

OCDE (2010), Perspectives de développement mondial - Le basculement de la richesse (rapport en langue anglaise), OCDE, Paris.

Banque mondiale (2011), World Development Indicators, Banque mondiale, Washington DC.

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