La coopération économique des pays émergents avec l’Afrique est-elle avantageuse pour tous ?

16 May 2011

La croissance récente de certaines économies émergentes, et notamment de la Chine, de l’Inde et du Brésil (les « pays CIB ») n’est probablement pas un phénomène de courte durée. Du fait du leurs liens étroits avec les pays CIB, certains pays africains ont bénéficié de la croissance économique sans précédent des économies émergentes, ce qui a entraîné de fortes attentes dans le continent. L’engagement économique actuel des pays CIB vis-à-vis de l’Afrique peut se rattacher à trois domaines : les échanges commerciaux, l’investissement direct à l’étranger (IDE sortant) et le financement du développement. Le niveau d’engagement des pays émergents semble indiquer que ceux-ci joueront un rôle majeur dans l’amélioration des flux de ressources financières envers l’Afrique.

Les pays CIB ont un engagement fort vis-à-vis des principes de la coopération sud-sud (CSS) tout en étant impliqués en même temps dans diverses institutions qui façonnent l’orientation que prendra la gouvernance mondiale. À l’heure actuelle, les pays CIB ont la possibilité de profiter du rôle central de celles-ci pour initier un nouveau cycle de dialogue trilatéral en vue d’œuvrer dans le sens d’un nouvel ordre économique mondial susceptible d’assurer des flux de ressources plus généreux, d’une manière durable, afin de stimuler la croissance dans le sud et de garantir la stabilité dans un monde interdépendant.

Les pays CIB entretiennent des liens économiques et politiques avec l’Afrique depuis plusieurs siècles, ce qui soulève les questions suivantes : pourquoi est-ce seulement aujourd’hui que le dynamisme de ces relations devient perceptible ? Quels sont les facteurs d’explication des niveaux de croissance élevés des pays CIB ? Dans quelle mesure les liens croissants entre CIB et l’Afrique sont-ils orientés vers un développement à long terme ? Et dans quelle mesure d’autres facteurs au niveau mondial sont-ils susceptibles de venir appuyer ces efforts pour les rendre plus durables ? Le présent article tente de répondre à certaines de ces questions.
Les liens commerciaux des pays CIB avec le sud


Les principaux facteurs du redémarrage économique des pays CIB ont été l’industrialisation, la demande intérieure et la croissance des échanges commerciaux au cours des deux dernières décennies. La production à grande échelle et l’exportation de produits manufacturés ont entraîné une restructuration industrielle au sein de ces économies. Cette restructuration a eu pour effet une plus grande efficacité dans la production et une forte poussée des importations. Cette forte demande à l’importation trouve donc son origine dans les besoins pressants d’un secteur des exportations en pleine expansion combinés à l’augmentation simultanée de la demande intérieure. (1) Les pays africains ont pu ainsi profiter d’un accès aux marchés élargi grâce au renforcement de l’intégration commerciale avec ces économies émergentes.

La croissance soutenue de l’Afrique est en partie due à la transmission d’impulsions de croissance en provenance des pays CIB vers les économies africaines, par le biais des canaux du commerce et de l’investissement. Le schéma émergent des échanges montre que les pays CIB ne se sont pas servis des marchés des pays en voie de développement comme d’une arrière-cour pour écouler leurs exportations (faire du « dumping »). Ils ont au contraire ouvert leurs marchés aux pays africains, leur permettant ainsi de profiter des opportunités générées au sein de leurs économies intérieures. Les taux de croissance des importations et exportations des pays CIB avec l’Afrique sont restés élevés et positifs au cours des dernières années, et plus élevés que les chiffres correspondants pour l’économie mondiale. Cette constatation reste valable avant et pendant l’épisode récent de récession comme le montre la figure 1. Il convient de noter que la croissance des importations des pays CIB en provenance d’Afrique a été beaucoup plus forte que celle de leurs exportations en période d’avant-crise. La durabilité de la tendance actuelle reste néanmoins la principale question sur le long terme.

L’industrialisation est une priorité pour les pays CIB, et la plupart de leurs importations concerne des produits industriels intermédiaires en provenance à la fois des pays développés et des pays en voie de développement. Les principales importations en provenance d’Afrique incluent les minéraux, les produits chimiques, les métaux de base et les pierres précieuses. Les importations de produits miniers constituent la plus grande part des importations en provenance d’Afrique, bien que des importations significatives de produits semi-finis figurent également dans le panier commercial actuel.

La croissance des importations à forte concentration en ressources naturelles a énormément bénéficié aux pays africains. La demande mondiale croissante pour les importations de minerais, poussée par les économies émergentes, a généré un marché stable pour la production de ces produits, provoquant une « flambée des prix des matières premières. » Cela a permis aux exportateurs africains de produits de base de bénéficier d’un levier supplémentaire dans les conditions des échanges commerciaux, tout en aidant également les pays africains à éviter une nouvelle « crise de la dette » comme dans les années 80.

Il existe en outre une demande croissante de produits à forte intensité en compétences humaines, et en particulier de produits intensifs de technologie intermédiaire, dont la part dans les importations totales des pays CIB en provenance d’Afrique était passée à 3,7% en 2009, un résultat des liens croissants des sociétés transnationales (STN) des pays CIB avec l’Afrique en termes de commerce et d’investissement.

L’IDE des pays CBI vers l’Afrique

Les pays émergents ont une longue tradition d’engagement dans l’investissement direct à l’étranger (IDE sortant). Depuis le milieu des années 90 (« 3ème vague d’IDE »), on observe un changement radical dans les motivations, les modes de propriété, la composition sectorielle et les destinations typiques de l’IDE en provenance des pays CIB, avec l’investissement en installations entièrement nouvelles (« Greenfield investement ») constituant le principal mode d’entrée dans de nombreux pays. Bien que des investissements importants en provenance des pays émergents aient été dirigés vers des pays développés, les investissements dans les pays en voie de développement n’en ont pas souffert. Dans de nombreux cas, l’objectif des STN issues des pays CIB était entre autre d’acquérir des technologies, des marques, des capacités de R&D ou de marketing, des réseaux de distribution ou des compétences managériales ou organisationnelles. (2)


L’impact de la crise mondiale a été significatif pour l’Afrique en termes d’apport d’IED, bien que l’Afrique sub-saharienne (ASS) n’ait été affectée que de manière marginale. L’IED vers l’Afrique a baissé de -3,7% en taux de croissance annuel composé (TCAC) tandis le même chiffre pour l’ASS s’est élevé à 3,2% pour la période 2007-09. Certaines régions, comme par exemple l’Afrique centrale ou l’Afrique de l’Ouest, ont bénéficié d’un apport positif en termes de maintien des flux entrants d’IED, tandis que d’autres régions, incluant l’Afrique orientale, l’Afrique australe et l’Afrique du Nord ont vu des taux de croissance négatifs pendant la crise. L’augmentation des flux d’IDE sortant en provenance des pays émergents a constitué un matelas de sécurité pour un certain nombre de pays africains au cours de la période récente de récession mondiale.

Dans le cadre de la CSS, le montant de l’IED en provenance des pays CIB et à destination des pays à faibles revenus a atteint 2,2 milliards de dollars US en 2009. (3) L’ASS a reçu 40% de ce montant. Les priorités régionales et sectorielles varient significativement d’un pays CIB à l’autre en termes d’allocation de l’IDE sortant. Bien que les flux d’IDE aient été importants dans le secteur manufacturier asiatique, ils se sont principalement concentrés sur les infrastructures et les secteurs à forte intensité de ressources en ASS. L’afflux rapide d’investissements en provenance des pays CIB, notamment dans les secteurs minier et pétrolier, a entraîné une augmentation de la production, des exportations, des capacités de traitement et des opportunités d’emploi. L’augmentation des investissements en installations nouvelles des pays CIB s’est traduite par une augmentation perceptible de la capacité manufacturière dans de nombreux pays.

Le financement du développement

L’aide au développement a constitué une source importante de financement pour soutenir la planification du développement dans de nombreux pays en voie de développement. Récemment, certains de ces pays émergents, dont les pays CIB, ont commencé à toute petite échelle à offrir un financement bilatéral du développement à certains pays en voie de développement. La contribution de la Chine est à cet égard bien plus importante que celle d’autres pays émergents. Sur la période 2000-08, le montant total du financement au développement, incluant les prêts non concessionnels (prêts aux conditions du marché) accordés par les pays CIB, s’élevait à 26 milliards de dollars USD, tandis que l’APD de l’OCDE en faveur des pays en développement s’élevait à 296 milliards de dollars USD pour la même période. En ce qui concerne le financement du développement assorti de conditions de faveur, les pays CIB ont contribué près de 4 milliards de dollars contre 90 milliards de dollars au titre de l’APD de l’OCDE en faveur des pays en voie de développement en 2007. (4) Bien que le montant du financement du développement en provenance des pays CIB reste limité par rapport à celui des bailleurs de fonds traditionnels, les pays bénéficiaires accordent leur préférence aux pays CIB pour des questions d’efficacité de l’aide. La différence de niveau dans l’efficacité de l’aide par rapport au financement du développement en provenance des pays CIB est donc à étudier du point de vue des pays bénéficiaires.

Cette différence d’attractivité des financements du développement pour les pays bénéficiaires peut s’expliquer par les approches différentes adoptées par les pays du CAD d’une part, et les pays CIB d’autre part. Dans le cadre de la Déclaration de Paris sur l’efficacité de l’aide, les politiques d’APD des pays du CAD sont définies sur la base de « l’approche cadre » issue du « consensus de Washington » visant à renforcer la stabilité macroéconomique des pays bénéficiaires. L’imposition d’une conditionnalité rigoureuse, notamment en termes de gestion macroéconomique, compromet la durabilité des programmes d’aide. Le financement du développement apporté par les pays CIB se dirige au contraire sur des projets à faible budget sous la supervision d’un organisme triangulaire, composé du gouvernement bénéficiaire, des organismes locaux et d’un partenaire de développement externe, qui assurent le suivi régulier des projets. L’efficacité de l’aide au niveau d’un projet donné est déterminée sur la base d’un audit local et constitue le fondement de la poursuite ou de l’arrêt du projet considéré. L’approche solide des économies émergentes évolue en outre dans le sens d’un « financement du développement à visage humain » au sein d’un cadre de CSS élargie. La possibilité existe de s’appuyer sur le dialogue triangulaire entre le CAD, les pays émergents et les pays bénéficiaires pour élaborer une approche commune susceptible de prendre plus de sens pour les participants.

Conclusions

La croissance remarquable des pays émergents a progressivement modifié l’équilibre des forces au sein du pouvoir économique mondial, et a transformé les relations d’interdépendance entre pays en voie de développement. Les pays émergents sont les mieux placés à l’heure actuelle pour apporter un soutien économique complet aux États africains. Grâce à leurs importants marchés intérieurs, les pays CIB ont la possibilité d’offrir un plus grand accès aux marchés pour stimuler le processus de développement en Afrique. En outre, la coopération économique étroite des pays CIB avec l’Afrique a permis de créer une situation gagnante pour les deux parties, et leur engagement économique s’est réellement consolidé au cours de la décennie passée grâce aux initiatives politiques supplémentaires en provenance des pays émergents.

Des efforts conjoints sont nécessaires pour consolider les initiatives communes entre l’Union européenne en tant que partenaire traditionnel, les pays CIB en tant que partenaires émergents et l’Afrique, en vue de l’amélioration des flux commerciaux, des flux d’investissement et ses flux d’aide au développement d’une manière plus transparente et plus libérale. Des efforts sont à engager pour élaborer une approche globale d’un financement du développement « à visage humain » susceptible de s’appuyer sur un amalgame judicieux des différentes approches, incluant entre autres l’approche du cadre général, le « consensus de Washington » néo-libéral ou l’approche par composants, pour parvenir enfin à une nouvelle stratégie assurant un flux généreux de ressources en direction de l’Afrique avec un degré élevé de transparence. Cela nécessite l’établissement d’un dialogue triangulaire reposant sur un apprentissage mutuel pour l’optimisation des efforts de coopération au développement.

Auteur:

Dr Mohanty est chargé de recherche principal au Centre de recherche et d’information pour les pays en voie de développement (« Research and Information System for Developing Countries ») de New Delhi en Inde.

1Mohanty, S K, India-Brazil South Africa: New Shades of Collective Action from the Emerging Powers, 2011, publication pour l’Institut allemand du développement, Bonn, Allemagne (à paraître).

2 IMF (2011), New Growth Drivers for Low-Income Countries: The Role of BRICs, 12 janvier, préparé pour le département de la stratégie, des politiques et de l’évaluation.

3 FMI (2011)

4 Gammeltoft, Peter (2008), Emerging Multinationals: Outward FDI from the BRICS countries, document présenté lors de la 4è conférence Globelics à Mexico, 22-24 septembre, Mexique.

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