Les conséquences sur l’Afrique du ralentissement économique en Europe : Abdul B. Kamara et Gil Seong Kang

25 October 2010

L'Afrique a relativement bien résisté à la crise financière mondiale par rapport à la plupart des autres régions du monde en voie de développement et par rapport à sa propre expérience dans le passé. Après une baisse brutale du taux de croissance de son PIB réel - passé d'une moyenne annuelle de 5,6% entre 2001 et 2008 à 2,5% en 2009 - les économies d'Afrique font preuve d'un rebond sans précédent, grâce en partie à la reprise de la demande mondiale pour les produits d'exportation en provenance d'Afrique. Dans ce contexte, la dernière mise à jour des Perspectives Économiques en Afrique publiée par la BAD prévoit que l'Afrique subsaharienne devrait connaître une croissance de 4,5% en 2010 et de 5,2% en 2011. Mais en dépit de ces perspectives globalement encourageantes, la reprise économique en Afrique fait encore face à de nombreux dangers.

Des liens forts avec l'Europe augmentent l'exposition de l'Afrique aux risques européens

Compte-tenu des liens économiques forts entre l'Afrique et l'UE, la crise de la dette souveraine européenne déclenchée par la crise de la dette grecque a fragilisé la reprise économique africaine. Même si la crise s'est tenue jusqu'à présent à l'écart de l'Afrique, elle pourrait avoir si elle n'est pas résolue rapidement et correctement d'importantes conséquences pour les économies africaines. Ses impacts négatifs sont susceptibles de se transmettre par différents canaux, que ce soit par le biais des échanges extérieurs, de l'aide publique au développement (APD) ou des emprunts extérieurs. Le degré de transmission aux différents pays ou régions d'Afrique dépendra néanmoins de la plus ou moins grande force de leurs liens commerciaux et financiers avec l'UE.

Les risques commerciaux

Les échanges commerciaux constituent le canal le plus direct et immédiat au travers duquel le ralentissement économique européen est susceptible de se propager au sein des pays d'Afrique. Compte-tenu des liens commerciaux importants du continent africain avec les marchés européens, l'impact négatif global sur les exportations en provenance d'Afrique risque d'être conséquent. L'Afrique du Nord est de loin la plus vulnérable des régions d'Afrique compte-tenu de sa dépendance commerciale vis-à-vis de l'Europe: 60% de ses revenus d'exportation proviennent de l'UE. Jusqu'à 75% des exportations totales de certains pays comme la Tunisie ou la Libye partent à destination des pays d'Europe. Le deuxième groupe de pays le plus vulnérable est la zone CFA - les 14 pays dont la monnaie est  le Franc d'Afrique Centrale. Les pays faisant partie de cette zone monétaire commune (largement) en Afrique de l'Ouest ont une dépendance relativement élevée vis-à-vis des marchés européens (supérieure à 36%).

La plupart des autres pays d'Afrique sont moins dépendants des échanges avec l'Europe, et de ce fait moins exposés aux risques commerciaux en provenance de celle-ci. Les exportations en provenance de ces pays pourraient néanmoins être entravées si certaines banques européennes fortement ébranlées ne pouvaient ou refusaient de les financer. Les contrats d'affrètement à court terme pourraient notamment devenir particulièrement difficiles à obtenir.

Les risques souverains

Les pays d'Afrique risquent aussi de faire face à des risques souverains résultant de la crise de la dette européenne. Les mesures d'austérité prises par les pays d'Europe risquent de se traduire par une baisse de la consommation des produits en provenance d'Afrique, et par conséquent par une baisse des recettes fiscales africaines, et notamment des recettes fiscales liées aux échanges commerciaux et à l'exploitation des ressources naturelles. Une telle situation pourrait constituer un sérieux défi pour les budgets des États africains et risquerait de compromettre la mise en œuvre d'investissements dans des infrastructures long-terme.

Les pays ayant un fort déficit budgétaire sont les plus exposés à de tels risques. L'Érythrée, le Tchad, le Ghana, l'Algérie et l'Angola - pays dans lesquels le déficit budgétaire représentait plus de 5% du PIB en 2009 - sont particulièrement vulnérables. En outre, les pays ayant des déficits budgétaires élevés sont relativement plus exposés au risque de renchérissement du risque souverain, qui aurait pour effet d'augmenter les coûts d'emprunt. Ce genre de risque est néfaste à la fois pour des pays émergents comme l'Afrique du Sud et l'Egypte, et pour des pays de marché frontalier comme le Kenya, l'Ouganda, la Tanzanie et le Nigeria, les obligeant à reporter l'émission d'obligations d'État.

Les risques souverains risquent d'augmenter encore si les gouvernements européens se retrouvent dans l'obligation de réduire fortement leurs dépenses, ce qui se traduirait par une diminution de l'aide aux pays en voie de développement dans le monde entier. De telles décisions auraient des conséquences négatives pour l'Afrique, compte-tenu de la dépendance relativement forte du continent vis-à-vis de l'UE en matière d'APD. Les flux d'aide en provenance de l'UE représentent au moins 20% de l'APD dans l'ensemble des pays d'Afrique, et plus de 80% de l'APD totale dans quatre pays (Algérie, Île Maurice, Tunisie et Maroc).

Les risques de liquidité

Le risque demeure que la crise bancaire européenne se propage au sein du secteur bancaire africain. Dans un scénario de ce genre, les banques africaines rencontreraient des difficultés pour obtenir des lignes de crédit sur les marchés internationaux. L'impact serait probablement variable selon le niveau d'intégration financière de chaque pays.  Une forte présence de banques étrangères, par exemple, pourrait constituer une voie potentielle de propagation des difficultés financières. Les actifs des banques étrangères représentent plus de 70% des actifs bancaires totaux dans sept pays d'Afrique. Et dans 11 pays d'Afrique, plus de 70% des banques sont sous contrôle étranger.

Une nécessité croissante de diversifier partenaires commerciaux et partenaires de développement

Bien que les perspectives de croissance de l'Afrique demeurent solides, les ondes de choc potentielles vers l'Afrique des difficultés économiques européennes doivent être bien comprises et surveillées attentivement, notamment en ce qui concerne les exportations, les recettes touristiques et les flux financiers.

L'exposition de l'Afrique aux risques potentiels résultant de la crise de la dette en Europe souligne une fois de plus la nécessité pour les pays du continent de se diversifier vers d'autres régions du monde comme le Moyen-Orient, l'Asie et l'Amérique du Sud pour leurs échanges commerciaux et leurs services financiers, y compris pour la mobilisation des ressources. L'objectif long-terme de diversification des exportations africaines de biens et services reste essentiel pour réduire la vulnérabilité du continent africain vis-à-vis des fluctuations de prix. En outre, les dirigeants politiques doivent donner la priorité aux mesures visant à rétablir ou maintenir la stabilité budgétaire, qui constitue la meilleure garantie de stabilité macroéconomique en période d'incertitude.

Les auteurs

Abdul B. Kamara est directeur du département de recherche de la Banque Africaine de Développement (BAD). Gil Seong Kang est analyste économique en chef dans le même département. Cet article est basé sur le document suivant:, European Debt Crisis: Risks for Africa?(la crise de la dette en Europe: quels sont les risques pour l'Afrique?) par G. Kang, A. B. Kamara et Z. Brixiova, AfDB Market Brief, juillet 2010

Il est conseillé de lire à ce propos l'édition de TNI plus spécifiquement consacrée à la crise économique et financière mondiale. TNI Vol.8, No.4, mai 2009

Madagascar, Mozambique, Swaziland, Ouganda, Botswana, Zambie et RWanda (en 2005)

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