Libéralisation de l'agriculture et intégration économique en Afrique

13 December 2011

L'intégration économique régionale de l'Afrique doit s'accélérer afin d'éviter tout affaiblissement résultant du détournement des courants commerciaux agricoles (notamment en matière de denrées alimentaires) et tirer parti des avantages d'une libéralisation complète ou réciproque des échanges dans le cadre des accords commerciaux multilatéraux ou préférentiels. Bien que ces accords soient susceptibles d'améliorer l'accès aux marchés et le bien-être des consommateurs des pays les moins avancés du continent, ils risquent également d'affaiblir le secteur productif de ces pays et de divertir certains courants commerciaux - d'où « le détournement des courants commerciaux » - d'autres pays en développement, y compris de leurs voisins régionaux. Cette réorientation potentielle des échanges s'explique simplement par le fait que les importations exonérées de droits de douane en provenance de sources extérieures seront moins chères que les importations soumises à différentes barrières commerciales au sein d'une même région. Par conséquent, tant que des barrières commerciales subsistent entre pays appartenant à une même région, une partie des échanges se trouvera détournée, entraînant ainsi une perte de revenus et d'emploi. Ces pertes fragilisent le secteur agricole de la région concernée, alors que celui-ci aurait pu constituer une source d'approvisionnement plus efficace en l'absence de barrières intra-régionales. Et un secteur agricole affaibli est la dernière des choses dont a besoin le continent africain.

Les défis de la libéralisation de l'agriculture et de l'intégration économique en Afrique

De nombreuses initiatives visant à réduire les pertes résultant de l'absence d'intégration régionale ont été adoptées sans pour autant être menées à bien. En annonçant le projet de créer une « zone africaine de libre-échanges » en 2008, les regroupements régionaux d'Afrique prévoyaient de surmonter leurs frontières en vue d'une intégration économique complète au niveau du continent. Chaque année, des groupes régionaux comme la Communauté de développement de l'Afrique australe (SADC) ou la Communauté d'Afrique de l'Est (CAE) annoncent de nouveaux engagements en vue du renforcement de leur intégration. De façon similaire, le programme détaillé de développement agricole en Afrique (PDDAA) s'est fixé entre autres comme objectif de promouvoir une intégration régionale qui renforce la compétitivité du secteur agricole. Et cette année, la CAE, la SADC et le marché commun de l'Afrique orientale et australe ont confirmé leur accord tripartite pour une meilleure coopération économique en vue de leur intégration économique. La question reste de savoir pourquoi ces différents engagements, et les nombreux autres qui les avaient précédés, ne sont pas suivis d'effets à un rythme plus rapide.

La principale pierre d'achoppement de la libéralisation de l'agriculture et de l'intégration économique est la crainte de perdre à la fois les recettes douanières et la possibilité d'utiliser les politiques commerciales comme moyen de réponse aux difficultés socio-économiques ou politiques. Les gouvernements souhaitent protéger certains produits dits « sensibles », cet adjectif désignant les produits générateurs d'importantes recettes douanières ou d'une grande importance socio-économique ou politique. Ce souci de protection vise également les exportations fortement subventionnées provenant des pays développés.

Mais tout en soutenant à juste titre l'argument de produits sensibles à l'encontre des exportations étrangères subventionnées, les pays africains ont également étendu de façon injuste ce même argument à l'encontre des fournisseurs intra-régionaux. Sur certains produits agricoles, leurs partenaires régionaux se trouvaient soumis il n'y pas si longtemps à des droits de douane beaucoup plus élevés que ceux applicables aux fournisseurs extérieurs. Et surtout, de nombreuses études signalent l'importance des barrières non tarifaires au sein des différentes régions d'Afrique, et citent de nombreux exemples de « lourdeurs frontalières » telles que la longueur des délais d'attente des autorisations commerciales, la rigueur des exigences d'octroi de licence pour les importateurs ou les exportateurs, et le nombre important de contrôles et barrages routiers inutiles. La question consiste à savoir si toutes ces barrières intra-régionales ont favorisé ou non la compétitivité des secteurs agricoles nationaux et permis de résoudre l'insécurité alimentaires. De nombreux analystes s'accordent maintenant à dire qu'elles ne résolvent aucun de ces problèmes.

La défense de l'intégration économique et des politiques régionales

En théorie, la simple menace d'une mise en concurrence avec des fournisseurs extérieurs à la région et l'élimination des barrières intra-régionales devraient encourager le secteur agricole intra-régional à améliorer sa compétitivité et à libérer les ressources employées dans des sous-secteurs inefficaces. Un secteur agricole dynamique au niveau régional permet de créer et de conserver des emplois et de la valeur ajoutée au sein de la région et d'améliorer l'accès aux produits alimentaires. L'épargne régionale issue de l'augmentation des revenus et d'une meilleure allocation des ressources se traduit par des investissements au niveau régional permettant d'accroître la compétitivité. Mais pour pouvoir parvenir à ces résultats en pratique, il s'avère nécessaire de revoir certaines des politiques stratégiques actuelles.

Pour commencer, les liens entre le bien-être des consommateurs et celui des producteurs, ou entre intérêts nationaux et intérêts régionaux possèdent leur propre logique, mais ils se sont traduits au fil du temps par des politiques agricoles incohérentes et souvent erratiques qui ont fini par faire disparaître les incitations des producteurs nationaux et régionaux. Il a été par exemple fréquent que pendant la crise alimentaire de 2008, de nombreux gouvernements africains reviennent sur leurs engagements à l'égard de la liberté des exportations en les interdisant. Une priorité claire doit être donnée au bien-être des parties prenantes, et une fois adoptée, toute politique en ce sens doit être maintenue.

Les incohérences entre politiques nationales et régionales sont exactement ce que le PDDAA et ses homologues cherchent à réduire. Il est vrai que d'importantes différences peuvent exister entre pays, mais la collaboration sur des objectifs communs de base, tels que la sécurité alimentaire au niveau régional ou le renforcement des capacités régionales, est un moyen de progresser. Le programme ECOWAP (Economic Community of West African States/Agricultural Policy : Politique agricole de la communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest), basé sur l'identification et le rapprochement des politiques nationales et régionales visant à promouvoir la sécurité alimentaire et les marchés agricoles en constitue un exemple.

En outre, l'augmentation du commerce transfrontalier clandestin de produits agricoles entre pays africains voisins illustre le manque de réalisme des barrières intra-régionales officielles, et souligne la nécessité d'une meilleure intégration régionale et de politiques régionales plus efficaces. Malgré toutes ces barrières, les troupeaux d'animaux et les sacs de riz paddy ou de maïs continuent de franchir les frontières de manière clandestine. Ces échanges contribuent au bien-être et à l'augmentation des revenus des consommateurs, des producteurs et des commerçants. Au minimum, certains contrôles sanitaires ou de qualité pourraient s'appliquer à ces échanges transfrontaliers pour réduire les risques de propagation des maladies animales ou végétales, mais de tels contrôles seraient mieux gérés et coordonnés au niveau régional plutôt qu'au niveau national, en raison de l'immensité de la tâche.

Conclusion

Il est couramment admis qu'une meilleure intégration régionale contribue à réduire les risques et à accroître les avantages des accords commerciaux. Il existe certes dans le cadre des négociations commerciales multilatérales des arguments valables en faveur du maintien par les pays africains de certaines protections minimales, notamment lorsque les pays développés continuent de soutenir leurs producteurs et leurs exportateurs. Il est néanmoins urgent d'éliminer les obstacles commerciaux intra-régionaux afin de générer de nouvelles opportunités pour le renforcement de la sécurité alimentaire et des capacités de développement au niveau régional. Au final, une position visant à supprimer ce genre de barrières pour les fournisseurs lointains, et pas pour les pays voisins, est intenable.

Auteur : Manitra A. Rakotoarisoa est économiste à la division du commerce et des marchés de la FAO (Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture)

Références

Morissey , Milner , Zgovu (2010). Designing Economic Partnership Agreements to Promote Intra-regional Trade in ACP countries.

Koroma Mosoti , Mutai , Coulibaly , Iafrate (2009). Towards an African Common Market for Agricultural Products. Lapodini (2009). Etude des barrières tarifaires à l'échelle régionale et de l'impact des barrières non tarifaires sur le commerce intra- et extra-communautaire en Afrique de l'Ouest.

Ubwani Z (2011). East African Community's Non-Tariff Barriers Faulted.

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