Intégration africaine: quelques repères pour avancer

18 October 2012

Je partage bien entendu la plupart des idées développées dans ce numéro. Cette réflexion que je voudrais donc
partager dans cette nouvelle rubrique que nous appelons « Dernier Mot » vise non pas à conclure le débat sur l’intégration africaine, tel que l’ont brillamment mené les auteurs, mais à ouvrir de nouvelles pistes de réflexion en abordant des aspects plus politiques que techniques.

Le commerce et l’intégration, c’est connu, sont deux piliers centraux de la stratégie de transformation des petites économies fragmentées du continent africain en un ensemble structuré, intégré et cohérent qui sert de base au développement économique et social. Si l’Afrique peut légitimement prétendre jouer un rôle plus important dans le commerce international au vue de ses immenses ressources naturelles et de son marché de plus d’un milliard de consommateurs potentiels, il n’en demeure pas moins que cette ambition ne peut se matérialiser sans la construction préalable du marché intérieur africain et le développement des échanges à l’intérieur du continent. Le commerce intra-africain peine à attendre le taux de 15%, selon les statistiques les plus optimistes. Dans de nombreuses autres parties du monde, le commerce intra-régional dépasse 50 à 60%. C’est le cas en particulier pour l’Union européenne et l’Amérique du Nord dans le cadre de l’accord de libre échange Nord Américain (ALENA). L’Asie du Sud-est et l’Amérique Latine suivent cette tendance et renforcent l’intégration de leurs structures de production, l’harmonisation des politiques et des réglementations ainsi que l’interconnexion de leurs infrastructures.

Le continent africain n’a donc d’autres choix que de développer une vision réaliste et de se doter d’une stratégie de développement pouvant à la fois permettre de renforcer le commerce intra-africain et d’assurer une intégration féconde du continent dans le commerce mondial non pas comme pourvoyeur de matières premières mais comme fournisseur de biens et services à haute valeur ajoutée.

La stratégie de transformation économique du continent africain doit s’appuyer sur la valorisation du capital naturel qui contribue pour près de 40% à la création de richesse sur le continent. Elle passe aussi par l’industrialisation et le développement des capacités productives qui doivent permettre de promouvoir la spécialisation et le développement de chaines de valeurs au niveau des régions. Ceci donne en outre la possibilité de renforcer la compétitivité des secteurs productifs africains et la diversification.

La vision d’une communauté économique africaine forte et intégrée, servant de base pour un développement économique et social centré sur les populations, ne peut cependant se matérialiser sans la réalisation d’un certains nombre de préalables qui sont à la fois des actes à poser et des ruptures à opérer. Voici quelques repères que je voudrais proposer pour alimenter la réflexion.

Au-delà de la simple volonté politique, bâtir un leadership transformationnel.

La volonté politique est devenue une expression commode couramment utilisée mais qui ne semble plus avoir une réelle prise sur la réalité. On peut observer que la majorité des dirigeants africains ont toujours exprimé leur volonté ferme de lever les obstacles matériels et immatériels qui entravent l’intégration économique du continent. Leurs intentions ont rarement été suivies d’effets. C’est pourquoi il semble que l’émergence d’une vraie vision, portée par des leaders engagés, progressistes, courageux et tout entièrement dévoués à la cause du continent soit une nécessité absolue. Seul un tel leadership peut permettre de conduire les transformations internes nécessaires dans l’équité et la justice et de défendre les intérêts du continent dans les espaces de la gouvernance économique et politique internationale en veillant tout particulièrement à ce que les ressources de l’Afrique soient destinées prioritairement aux africains.

Promouvoir le pragmatisme et l’efficacité dans la conduite des politiques.

Il est peut-être vrai, comme le reconnaissent de nombreux spécialistes, que les besoins de financement du développement sont supérieurs aux ressources propres à l’Afrique. Il est tout aussi vrai que les rares ressources disponibles, qu’elles soient produites sur le continent ou qu’elles viennent de l’extérieur, sous forme de prêts, de dons ou des transferts des émigrés, sont souvent mal gérées ou investies dans des secteurs peu productifs sur la base d’options et de politiques inefficaces. Pour atteindre leurs objectifs en matière d’intégration et de développement, les leaders africains doivent être pragmatiques dans leurs relations avec les pays développés comme en développement en bâtissant la coopération et les relations économiques non pas sur des bases historiques, culturelles ou sentimentales, mais à partir des intérêts à court, moyen et long terme du continent. A ce sujet, certains pays asiatiques comme la Chine, la Corée, la Malaisie ou l’Indonésie et bien d’autres, peuvent être des modèles qui peuvent être sources d’inspiration.

Développer la capacité à planifier sur le long terme et une aptitude à poursuivre des politiques durables
L’Afrique a connu de nombreux plans, programmes et projets d’intégration et de développement. Nombreux sont les programmes qui étaient porteurs d’espoirs au début mais qui ont fini par s’évanouir dans le temps. La réalité du continent donne l’impression que chaque génération de leaders arrive avec un nouveau projet, remet en cause les projets précédents, mais échoue à aller plus loin. On peut citer entre autres le plan d’action de Lagos, le Traité d’Abuja, le NEPAD, etc.

Il convient de créer de réelles capacités à suivre la mise en oeuvre de programmes à long termes sans que les changements institutionnels, les changements de gouvernements ou les transformations du contexte africain ou mondial ne puissent remettre en cause en profondeur les objectifs poursuivis et les moyens pouvant permettre de les atteindre.

Développer des capacités d’actions collectives pour accroître les pouvoirs de négociation.

L’Afrique gagnera sa place dans le système de la gouvernance mondiale et réussira à peser d’un poids réel sur les discussions sur les règles qui gouvernent l’économie mondiale lorsqu’elle réussira à se doter d’une direction unique qui parlera au nom du continent. Jusqu’ici, les pays africains négocient à l’OMC en ordre dispersé et défendent des positions peu articulées en dépit des efforts du groupe africain. La même logique est visible dans la négociation des accords de partenariat économique (APE) avec l’Union européenne où les régions négocient chacune de son côté. Les relations entre l’Afrique et les pays émergents, en particulier la Chine, offrent aussi la même image d’une cinquantaine de pays africains qui se bousculent face à un seul pays. Cet émiettement affaiblit les positions des Etats africains et réduit leurs capacités de négociations. C’est pourquoi un effort profond doit être fait pour coordonner les positions africaines et amener les pays et régions à parler d’une voix dans les instances internationales.

Ouvrir et démocratiser les espaces d’élaboration des politiques au niveau national, régional et continental
Compte-tenu des expériences négatives vécues sur le continent en matière d’intégration et de développement, les autorités publiques nationales et les institutions régionales et intergouvernementales africaines gagneraient à ouvrir les espaces d’élaboration des politiques aux acteurs sociaux pour qu’une concertation effective soit faite autour des politiques publiques. Le développement du commerce intra-africain ne peut se faire sans la participation active du secteur privé, des organisations paysannes et de producteurs, des syndicats, des parlementaires, des médias, etc. Des comités nationaux multi-acteurs doivent être créés là où ils n’existent pas encore pour servir de cadres permanents d’élaboration de propositions sur les questions commerciales, l’intégration et le développement de manière générale.

Mettre en place des mécanismes de soutien en faveur des Etats faibles en particuliers les Etats enclavés ou insulaires.
Même si la libéralisation dans le cadre des accords de libre-échange au sein d’une région peut permettre d’accélérer la croissance, elle induit aussi bien souvent des coûts que supportent en général les pays les plus faibles. A cela s’ajoute aussi le fait que certains pays, y compris des PMA, sont particulièrement désavantagés par leur position géographique qui les oblige à supporter des coûts supplémentaires dans leurs transactions avec les autres pays voisins. Cela impacte négativement sur leur compétitivité et réduit
les bénéfices qu’ils peuvent tirer de l’intégration économique. C’est pourquoi les régions africaines doivent mettre en place des mécanismes spécifiques de soutien en faveur des pays faibles ainsi que des fonds régionaux pour financer des programmes d’infrastructures adaptés aux besoins des pays enclavés ou insulaires.
Prendre en compte la dimension culturelle dans le développement
Le continent africain est caractérisé tout à la fois par son unité et sa diversité culturelle. Jusqu’ici, la diversité des peuples et des cultures sur le continent a davantage été mise en avant, ce qui a souvent été source de conflits sociaux et ethniques, d’exclusion et de xénophobie. Il convient donc de déterminer une vision du développement du continent porteuse d’une image qui valorise l’unité culturelle et qui oeuvre à bâtir une identité africaine dans le monde. Parce qu’il ne peut y avoir de développement sans culture du
développement, les institutions régionales et continentales africaines doivent promouvoir le rapprochement des peuples, le partage et l’ouverture afin de construire un sentiment d’appartenance à une même communauté de destin. Il s’agit donc de construire un « Citoyen africain » qui porte en bandoulière une vision de l’Afrique. De nombreux africains connaissent mieux l’Europe ou l’Amérique du Nord que les autres régions africaines et leurs modes de vie. Nombres d’africains n’ont du continent qu’une image dévalorisante, voire méprisante. Il convient donc de corriger cette vision à travers l’éducation et la formation, en introduisant dans les programmes des écoles et des universités plus de modules sur les réalités politiques, socioculturelles et économiques africaines et en multipliant les programmes d’échanges interuniversitaires à l’image des programmes « Erasmus » en Europe Occidentale.

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