L’Afrique dans un petit monde Pétrole, commerce et économie mondiale

19 December 2010

En novembre 2010, l'ambassadeur du Canada au Sénégal promit d'« accroître les relations commerciales et d'investissement avec le Sénégal et la région ouest-africaine » et identifia le domaine de l'énergie comme un axe clé du partenariat.2

La  démarche      repose     sur  la présomption que le commerce mène au développement, qui semble être confirmée par le fait que le commerce international apporte une contribution importante   à   la  croissance       de l'économie  mondiale    depuis    les années 1990.   Si  cet        effet    est habituellement attribué à l'enlèvement des barrières commerciales et au progrès technique, rares sont ceux qui reconnaissent que le fonctionnement du       système    commercial      repose fortement   sur   une   condition incontournable : celle de l'accès aux carburants à prix bas.

Or, force est de constater que le phénomène du « pic du pétrole » est en train de mettre en péril cet élément fondamental du « pic du commerce ».

Ainsi, certains experts s'attendent à ce que l'intégration économique mondiale ne soit pas durable à l'échelle actuelle et que notre monde redevienne plus petit après l'apogée de l'ère du « pic de la mondialisation ».3

Nous présentons dans ce qui suit quelques réflexions sur les bases énergétiques  du   commerce international dans le but de lancer un débat sur les conséquences de l'épuisement  des   ressources pétrolières pour     les  ambitions développementalistes  des  pays africains.

Dans un premier temps, nous mettrons en relief le phénomène de la fin du pétrole en décrivant son ampleur ainsi que  ses conséquences  macro- économiques.

Dans un deuxième temps, nous montrerons son impact sur le système du  commerce         international      en soulignant les bases énergétiques des échanges à longue distance.

En    guise    de    conclusion,    nous suggérerons ce que les modifications des flux des échanges devraient signifier pour l'Afrique.

1) « Peak oil » - le phénomène de la fin du pétrole

L'étape moderne de la mondialisation et le niveau de vie inédit des pays industrialisés     sont      fondés  sur l'abondance des carburants fossiles. Les ressources non-renouvelables - le pétrole, le gaz et le charbon - connaîtront forcément un jour un pic de production après lequel elles deviendront de plus en plus rares et, dans une logique d'économie de marché, de plus en plus chères. Si les experts énergétiques ne doutent plus que les historiens rappelleront notre siècle comme celui du pic du pétrole, ils sont en désaccord sur la décennie précise dans laquelle ce pic sera observé.

Selon    les    estimations     les    plus pessimistes, la production pétrolière est arrivée à son apogée en 2006.4 En revanche, les optimistes attendent la baisse de la production après les années 2030.5

L'Agence Internationale Energétique (AIE) admet dans son report World Energy   Outlook 2010 que  la production du pétrole conventionnel a déjà atteint son pic en annonçant que l'économie mondiale doit désormais faire  recours aux  ressources pétrolières non-conventionnelles.6

Si le pétrole ne s'achèvera pas du jour au lendemain, la diminution des ressources veut que la production des carburants fossiles devienne éventuel- lement improfitable, car l'énergie requise  pour     leur       acquisition dépassera le taux d'énergie gagné par le processus d'extraction.

Le  phénomène  du  « peak  oil »  ne renvoie pas a priori une image sombre et, selon certains, pessimiste du jour plus ou moins lointain où les sources pétrolières s'épuiseront à jamais. Au contraire, il fait référence à une transition graduelle de l'économie mondiale vers l'ère post-pétrolière désormais belle et bien en route.

Sachant que le pétrole ne constitue pas  seulement  la  base  de  chaque processus économique, mais qu'il impacte  le  prix  des  autres  sources

énergétiques, ce long processus suit à la lettre les règles du jeu de l'offre et de la demande.7  Ainsi,    Jean-Marc Jancovici explique sur France Info en avril 2010 que la forte hausse des prix du pétrole en juillet 20088  a été déclenchée par le fait qu'en consommant 88 millions de barils par jour à cette période, le monde s'est approché au maximum technique de l'offre situé autour de 87 à 88 millions de barils par jour.9

Si les experts ne s'attendent pas à ce que ce maximum technique de l'offre pourrait  croître,  personne  ne  doute que  la  demande  s'accentuera  avec une relance de l'économie mondiale et la  montée  en  puissance  des  dits « pays émergents ».

Par conséquent, il est improbable que le prix de pétrole soit inférieur à 80 dollars par baril dans l'avenir.

Les énergies renouvelables ne pré- sentent guère une alternative viable pour satisfaire une demande qui ne cesse de croître. Pour effectuer une transition envers un nouveau paradigme énergétique, le monde doit forcément satisfaire au moins 30% de ses    besoins     par    les    énergies renouvelables.

Or, l'AIE estime que dans le meilleur cas de figure, 20% des besoins seront couverts de manière alternative à condition que les gouvernements mettent en place des systèmes fiscaux privilégiant les ressources renouvelables.

Même sous cette hypothèse improbable, la production d'énergie à base de ressources solaires et éoliennes suscite l'emploi de métaux rares dont le marché est actuellement dominé par la Chine. La transition énergétique suivra alors non seulement les lois du marché, mais s'inscrira aussi au cœur des enjeux géopolitiques de notre siècle.

2) « Peak trade » - les bases énergétiques du système de commerce international

Dans      son      modèle      théorique démontrant que les parties ne sauront que gagner par voie de spécialisation et échanges transfrontaliers, Ricardo pose deux hypothèses caduques: d'un part, il mesure la valeur des marchandises par les heures de main d'œuvre requises pour leurs productions alors que de nos jours la production à l'échelle industrielle nécessite un apport           énergétique      pétrolier substantiel.

D'autre part, Ricardo omet de prendre en compte les coûts de transport. Or, il est clair qu'il ne peut y avoir échange sans   transport   physique.10    Kahn Ribeiro, Kobayashi et al. montrent que le  transport  de  marchandise  se  fait quasi uniquement  à          base     de carburants pétroliers.11 Les transports s'effectuent  majoritairement  par  voie maritime   et   terrestre.   Si   la   voie aérienne  ne fait tourner que 0,3% du volume   des  échanges,  elle  couvre néanmoins 35% de la valeur des produits échangés et utilise environ 50 fois l'énergie par unité de transport.12

Limao  et  Venables  affirment  qu'une hausse des prix de transport de 10% entraine une baisse de 20% du volume des échanges.13

Cette relation s'explique par le fait qu'une hausse des prix a le même impact économique qu'une barrière commerciale.        Rubin       et       Tal estiment que le prix de pétrole de 20 dollars par baril en 2000 a constitué l'équivalent d'une taxe de douane de

3% aux États-Unis.

En 2008, les coûts de transports ont produit un effet équivalent à un tarif d'environ 9%. D'après les mêmes auteurs, le prix de pétrole de 150 dollars renverrait à un tarif de 11%.

Ainsi, en 2008, un trajet typique d'un cargo de Shanghai vers la côte ouest des États-Unis coûtait 8000 dollars, alors    que    le    même    service    de marchandise  valait  3000  dollars  en 2000.14

Au déplacement des marchandises se rajoutent les coûts de réfrigération pour les produits périssables dans les cargos et les dépôts de marchandises.

Par conséquent,      au  niveau   de commerce d'aujourd'hui, les coûts de transport peuvent, en fonction de l'accessibilité du carburant, constituer une partie importante du prix de l'échange.

Pour faire face à la hausse, certaines compagnies de transport ont d'ores et déjà  commencé à   ralentir  leurs flottes.15

Si les entreprises arrivent ainsi à compenser les coûts supplémentaires d'un prix du pétrole de 90 dollars par baril, une hausse plus importante mettra en péril la profitabilité des chaines de production globales.

D'une part, les frais de transport atténuent l'avantage comparatif des pays à la main d'œuvre bon marché mais lointains.

D'autre part le ralentissement du transport entraine forcément   un ralentissement  de  la  production  sur ces chaines, ce qui diminue à nouveau leur profitabilité.

Par conséquent, les trajets effectués par  les       marchandises    pour    leur production se raccourciront. En outre, le secteur agricole sera également touché.

A notre époque, le taux d'exportation des produits agricoles est monté plus rapidement que la production globale de produits alimentaires, en partie grâce à      la   réfrigération      et         les possibilités de transport rapide et bon marché    par       voie     aérienne    ou maritime.16

Etant donné que les mesures politiques  mises  en  place  révèlent  un effort timide et tardif,17 le pic du pétrole et l'absence de ressources alter- natives capable   de  satisfaire la demande globale rendront l'opération du système de commerce international de plus en plus coûteux.

Ceci va à l'encontre de la place qu'il est actuellement censé occuper dans les politiques économiques. Si l'on admet que la transition énergétique sera soumise à des considérations géopolitiques, il va sans dire que la distribution des approvisionnements en carburant au moment des impasses à venir ne sera pas politiquement neutre.

3) « Peak globalisation » - L'Afrique dans un petit monde

L'hypothèse du pic de la mondia- lisation a des vastes conséquences pour les pays dont les économies dépendent du commerce international. Elle nécessite des   réflexions beaucoup plus profondes que celles que l'on peut faire dans ce court article.

Plusieurs éléments que nous n'avons pas l'occasion de traiter ici joueront un rôle aussi capital que le pic du pétrole. Parmi eux figurent entres autres le changement climatique, les conflits armés actuels et potentiels, l'efficacité des mesures politiques prises contre les        multiples           crises   touchant actuellement l'humanité.

Dans cette section, nous présentons quelques   probabilités       qui        nous semblent découler immédiatement du scénario dressé dans les sections précédentes et qui peuvent indiquer des pistes de recherche plus profonde.

Dans l'ensemble, elles renvoient directement à une prérogative poli- tique essentielle qui s'impose, de notre point de vue, à l'Afrique au jour d'aujourd'hui (sans exclure pour autant le reste du monde): celle d'une réorientation des politiques écono- miques au détriment des marchés mondiaux et au profit de l'intégration régionale   et   de  l'autosuffisance alimentaire. Ces probabilités sont :

-           L'importation     de        ressources énergétiques  pèsera  de  plus  en plus fort sur les budgets publics et privés africains. Chaque stratégie

d'industrialisation devra en tenir compte.

-           Au moment   où   les  sources énergétiques deviendront rares, les allocations du carburant se feront selon les règles du marché et les considérations géopolitiques, ce qui ne favorisera pas les pays africains.

-           Les   chaines   de   productions   à longue distance vont perdre leurs profitabilités. Avec elles, l'insertion dans les chaines de production internationales   perdra   sa rentabilité.

-           L'agriculture à l'échelle industrielle est sensible aux chocs pétroliers en raison du  haut niveau de pétrole nécessaire à sa mise en place en tenant compte des       coûts      de machinerie, réfrigération,     des fertilisants et des pesticides. Elle ne saura  garantir                        la                      sécurité alimentaire.

-           Etant donné que les effets du pic du pétrole se mettront en place graduellement, la consommation des produits auxiliaires va diminuer en premier, tels que les fruits et les légumes hors saison.

Dans l'ensemble,    le  pic augmentera les frais de transport des produits périssables, tels que fruits    et     fleurs,   de    manière disproportionnée car ces derniers se font particulièrement par voie aérienne.   Les    stratégies d'exportation fondées sur ces produits sont à revisiter.

-           Le  pic  du  pétrole  entraine  une réduction  importante   de        la distribution à longue distance des produits alimentaires. Ceci vaut pour les produits d'exportation ainsi que pour les produits d'importation.

-           Les       pays     africains riches   en ressources fossiles devront décider comment dépenser les fonds reçus de l'exploitation. La création d'une économie basée sur l'accès aux carburants fossiles ne sortira pas l'Afrique du piège économique dans lequel elle se trouve depuis son indépendance.

1 Tim Di Muzio et Silke Trommer sont des chercheurs auprès du Centre of Excellence in Global Governance Research à Helsinki dans  le  volet  de  recherche  « économie politique  mondiale ».  Les auteurs remer- cient Awa Dione de son soutien. Ils peuvent être contactés à timothy et silke .

2 Le Quotidien (2010) "Relance du Secteur Energétique.    Le  Canada toujours intéressé », 26.11.2010, 5.

3 Jeff  Rubin  (2009)  Why  Your  World  is About to Get a Whole Lot Smaller: Oil and the   End   of   Globalisation New   York: Random House.

4 Schindler,  Jörg  et  Wener  Zittel  (2008) Crude Oil - The Supply Outlook. Accessible à                http://www.energywatchgroup.org/ f i l e a d m i n / g l o b a l / p d f / 2 0 0 8 - 02_EWG_Oil_Report_updated.pdf (visité 29 novembre 2010).

5 Jackson,  Peter  (2009)  The  Future  of Global  Oil  Supply:   Understanding  the Building Blocks,  accessible à http://www. cera.com/aspx/cda/client/report/report.asp x?KID=5&CID=10720 (visité 29 novembre

2010).

6  International  Energy  Agency   (2010) World Energy Outlook 2010, accessible à http://www.worldenergyoutlook.org/ (visité 29 novembre 2010).

7 Selon nous, ceci inclut l'hypothèse selon laquelle les profits  considérables que les compagnies pétrolières tirent des hausses des  prix n'incitent pas ces dernières à investir dans la recherche et le développe- ment d'alternatives énergétiques viables.

8 147,27 dollar par baril le 11 juillet 2008, comparés à 36 dollar en janvier 2009 et 70 dollar en août 2009.

9  France  Info  (2010)  «  Jancovici   sur France Info » 27 avril 2010. Accessible à http://www.dailymotion.com/video/xd3p9c _27-avril-2010-jancovici-sur-france_news (visité le 25 novembre 2010).

10 Compte tenu des contraintes d'espace nous ne rentrons pas dans une discussion des bases énergétiques de la production. Par sa vie quotidienne, chaque habitant de l'Afrique sera bien conscient de l'ampleur des  défis  énergétiques   qu'affronte  le continent.

11  Kahn  Ribeiro,  Suzanna,   Kobayashi, Shigeki,  Beuthe,  Michel,  Gasca,  Jorge, Greene, David, Lee, David S., Muromachi, Yasunori,   Newton,   Peter   J.,   Plotkin, Steven,  Sperling Daniel, Wit, Ron, Zhou, Peter   J.   (2007)   "Transport   and    its Infratstructure"  In:  Metz,  B.,   Davidson, O.R., Bosch, P.R., Dave,  R., Meyer, L.A. (eds)  Climate  Change  2007:  Mitigation. Contribution of Working Group III to  the Fourth                        Assessment    Report     of     the Intergovernmental   Panel   on    Climate Change Cambridge: Cambridge University Press.            Accessible      à      http://ipcc.ch/ pdf/assessment-report/ar4/wg3/ar4-wg3- chapter5.pdf (visité le 26 novembre 2010).

12 Gilbert,  Richard  and  Anthony   Perl (2008)  Transport  Revolutions:   Moving People and Freight Without  Oil London: Earthscan.

13 Limao, Nuno and Anthony J. Venables (2001)  "Infrastructure,   geographical  dis- advantage, transport costs, and trade" The World Bank Economic Review 15(3): 451-

479.

14 Rubin, Jeffrey and Benjamin Tal (2008) "Will  Soaring  Transport   Costs   Reverse Globalisation?"   CIBC   World   Markets: Occasional                                                      Paper.       Accessible       à http://yaleglobal.yale.edu/about/pdfs/oil/ pdf. Cité dans Fred Curtis (2009)  "Peak globalization:                               Climate      Change,     Oil Depletion  and  Global  Trade"  Ecological Economics 69(2): 427-34.

15 Kirschbaum, Erik (2008) "Slower Boats to  China  as  Ship  Owners   Save  Fu            Accessible            à http://www.reuters.com/article/idUSL1831 298320080120 (visité 26 novembre 2010).

16  Pfeiffer, Dale A. (2006) Eating  Fossil Fuel: Oil, Food and the  Coming Crisis in Agriculture. Gabriola Island: New Society Publishers.

17 Curtis, Fred (2009) "Peak globalization: Climate Change, Oil Depletion and Global Trade"  Ecological Economics 69(2): 427-34.

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