La stratégie chinoise de développement des infrastructures en Afrique est-elle mutuellement bénéfique ?

28 March 2017

Pillage ou enrichissement mutuel ? Éclairage sur l’ampleur toujours croissante des investissements chinois dans le domaine des infrastructures en Afrique.

 

L’Afrique est riche en ressources naturelles et sa population en âge de travailler est suffisamment importante pour lui permettre de développer son économie. Pourtant, malgré les progrès rapides de l’urbanisation, la faiblesse des infrastructures représente un obstacle majeur à son développement. En vue d’accélérer le développement socio-économique, il existe une demande insatiable d’infrastructures nouvelles et améliorées, dont le financement provient pour la plupart de l’extérieur. En 2015, le total de ces financements a atteint 83,4 milliards US$, dont 20,9 milliards US$ en provenance de la Chine[1].

Avec l’intensification ces dernières années de la stratégie d’investissement à l’étranger de la Chine, l’ampleur globale des investissements directs de la Chine en Afrique a considérablement augmenté. Ces investissements comprennent des voies ferrées, des autoroutes, des ports, des champs de pétrole et de gaz et des centrales électriques (cf. tableau 1 pour ces dernières), alors que les investissements provenant des États-Unis et d’Europe se concentrent principalement dans le secteur de l’énergie et de l’électricité. Sur 322 projets d’infrastructures de grande envergure lancés avant juin 2013 en Afrique, près de 12 pourcent avaient été entrepris par des entreprises chinoises et 37 pourcent par des entreprises européennes ou américaines[2].

Le montant des contrats récemment conclus par des entreprises chinoises en Afrique a atteint 75 milliards US$ en 2014, ce qui est 40 fois supérieur au chiffre de 2000[3]. Parmi ces contrats, le marché de la ligne ferroviaire côtière remporté par China Railway Construction Corporation Ltd au Nigéria s’élève à 11,97 milliards US$ au total, le montant de contrat unitaire le plus élevé dans l’histoire des activités d’ingénierie de la Chine à l’étranger. La première phase de l’autoroute Addis-Abeba – Adama, d’une longueur totale de 78 kilomètres, a été terminée en mai 2014. Conçue et réalisée par China Communications Construction, il s’agit de la première autoroute éthiopienne et de la première d’une telle envergure et qualité en Afrique de l’Est. L’appel d’offres pour la construction d’un nouveau pont sur la rivière Cuanza en Angola a été remporté conjointement par une société angolaise, China Road, et une société portugaise, Bridge Corporation, en novembre 2014. Le montant total du projet s’élève à environ 110 millions US$, ce qui en fait le premier marché de travaux publics majeur remporté par une société à capitaux chinois en collaboration avec des sociétés étrangères depuis l’afflux en 2003 de sociétés à capitaux chinois en Angola.
 

Tableau 1: Nombre de projets liés à l’électricité avec une participation chinoise en Afrique subsaharienne entre 2010 et 2020

Source : OCDE/IEA, Boosting the Power Sector in Sub-Saharan Africa: China’s Involvement, juillet 2016
 

L’approche chinoise en matière d’investissement dans le développement des infrastructures en Afrique diffère de l’approche occidentale. Alors que celle-ci met l’accent sur le modèle de « démocratie d’abord », la Chine s’efforce de stimuler la croissance économique des pays bénéficiaires par le biais du développement des infrastructures. Par conséquent, de son propre point de vue, l’Occident s’interroge souvent sur les motivations qui sous-tendent l’investissement de la Chine en Afrique et son soutien aux projets de construction. Ces interrogations portent généralement sur les trois aspects suivants.


L’investissement chinois en matière d’infrastructures vole-t-il des emplois aux africains ?

La collaboration sino-africaine dans le développement des infrastructures repose sur le concept de bénéfice mutuel des chaînes de valeur mondiales. Les projets d’ingénierie entrepris par la Chine concernent des infrastructures dont l’Afrique a fortement besoin. La Chine introduit ainsi des industries compétitives dont l’Afrique a urgemment besoin pour son industrialisation et emploie et forme un grand nombre de travailleurs et de techniciens locaux pour la construction de ces infrastructures. L’investissement international qui suit le développement des infrastructures stimule non seulement l’emploi local, mais génère également d’autres retombées positives, telles que le développement des compétences, l’expérience d’encadrement et le transfert de technologies, qui contribuent également à réduire le chômage important dont souffre l’Afrique. Selon des statistiques non officielles, les sociétés à capitaux chinois emploiaient plus de 26000 personnes en Afrique du Sud à fin 2015, dont 24 000 salariés locaux (90 pourcent du nombre total de salariés). La présence chinoise en Afrique remonte à plus de dix ans, et  s’est traduite à ce jour par la création de six centres de formation, qui forment plus de 12000 personnes par an.


S’agit-il d’une forme de « néo-colonialisme » qui facilite le pillage des ressources ?

La Chine a besoin de ressources parce qu’elle est un acteur industriel majeur et l’un des principaux fournisseurs du marché mondial. La coopération économique entre l’Afrique et la Chine est source d’avantages et de bénéfices mutuels. L’investissement chinois dans le développement des infrastructures africaines n’est assorti d’aucune condition politique, comme l’a déclaré le premier ministre chinois Li Keqiang : « La Chine ne s’engagera pas dans la voie du colonialisme comme d’autres pays l’ont fait et n’autorisera pas la réémergence du colonialisme en Afrique. Pour l’Afrique et la Chine, le mot ‘collaboration’ signifie opportunités et bénéfices mutuels ». Un nombre croissant d’occidentaux réalisent que les projets de développement de la Chine en Afrique s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie diplomatique publique qui vise à établir des relations amicales et à gagner un soutien international pour l’avenir.

Dans un article daté de juillet 2016, David Dollar, chercheur au sein de Brookings, arrivait à la conclusion que la présence chinoise en Afrique était en train d’évoluer, les ressources humaines venant progressivement remplacer les ressources naturelles en tant que centre des priorités.[4] Les entreprises chinoises mettent davantage l’accent sur les nombreuses retombées sociales de l’investissement, en termes notamment de transferts de technologie, de renforcement des capacités et, en fin de compte, d’amélioration des conditions de vie. Dans une autre étude publiée en 2015, des chercheurs arrivaient aux conclusions suivantes[5]. Premièrement, l’investissement chinois à l’étranger est avant tout motivé par la recherche de profits. Il s’agit d’un choix économique rationnel dans le cadre de la mondialisation, la Chine ayant à l’esprit l’important potentiel de marché de l’Afrique et développant sa collaboration internationale en conséquence. Deuxièmement, l’investissement direct de la Chine en Afrique connaît peut-être une croissance rapide, mais son volume reste relativement faible, à environ 3 pourcent du total. Troisièmement, les investissements des entreprises chinoises dans le domaine des ressources naturelles sont limités par rapport à ceux dans le secteur des services, qui occupent une position de premier plan, tandis que les investissements dans le secteur manufacturier sont également importants.


Cet investissement chinois s’inscrit-il dans une logique de durabilité ?

La voie ferrée reliant la Tanzanie à la Zambie est souvent citée comme exemple d’investissement infrastructurel non durable de la part de la Chine. Bien que marquant le début des investissements chinois dans le secteur ferroviaire africain et jouant un rôle historique inégalé, elle a fini par être laissée à l’abandon, après un cercle vicieux d’insuffisance d’entretien et de budgets, de perte de techniciens, de capacité de transport constamment réduite et de lourdes pertes. D’un côté, l’investissement chinois en Afrique possède un net avantage concurrentiel : la Chine offre des prix plus bas pour les investissements en infrastructures, qui s’expliquent principalement par le fait que les entreprise chinoises font usage de technologies matures et d’une ingénierie efficace dans ce domaine, ce qui réduit considérablement les délais de construction sans pour autant compromettre la qualité. De plus, de nombreux produits de base proviennent de Chine et sont moins chers que les produits locaux. Le coût du financement est également plus favorable : les taux d’intérêt des prêts chinois aux pays africains sont plus bas que les taux locaux. D’un autre côté, l’incertitude liée à l’ampleur considérable et à la nature à long-terme des investissements en infrastructures, la complexité des différents facteurs politiques, juridiques et culturels en jeu dans le pays d’accueil, ainsi que la vive concurrence existant au niveau international engendrent des difficultés significatives pour la durabilité de l’investissement chinois en Afrique.

Le taux de croissance économique de l’Afrique est aujourd’hui inférieur aux prévisions en raison de la faiblesse de l’économie mondiale, des doutes pesant sur la mondialisation économique et de la baisse des cours internationaux des matières premières. La collaboration sino-africaine est un atout, en matière notamment de développement des infrastructures, et devrait être une source d’espoir et d’optimisme. Lors du Forum sur la coopération Chine-Afrique en décembre 2015, la Chine a annoncé son soutien pour les « dix plans majeurs de collaboration » ainsi qu’une enveloppe de 60 milliards US$ dans des domaines tels que l’industrialisation, la modernisation de l’agriculture, les infrastructures, la finance, le développement vert, le commerce et l’investissement, la réduction de la pauvreté, la paix et la sécurité. Lors du sommet du G20 l’an dernier à Hangzhou, le président chinois Xi Jinping a proposé de mettre en place une alliance internationale pour l’inter-connectivité des infrastructures et l’intensification des investissements monétaires et du soutien intellectuel destinés aux projets de développement des infrastructures, de façon à accélérer le processus d’interconnexion et d’intercommunication dans le domaine des infrastructures à l’échelon mondial. Cette initiative, ainsi que la proposition chinoise de création d’une Banque asiatique d’investissement pour les infrastructures en 2013, illustre la détermination du pays à promouvoir le développement des infrastructures en tant que bien public mondial, dans le cadre notamment d’investissements et de financements des infrastructures.

Les atouts de la Chine en matière développement, notamment en termes de capitaux, de technologies, de marchés, d’entreprises, de talents et d’expérience, étroitement associés aux ressources naturelles, à l’immense population et au potentiel commercial de l’Afrique, ne peuvent que produire des résultats de développement prometteurs pour le peuple chinois, le peuple africain et le monde dans son ensemble.


Perspectives d’avenir : quelles priorités pour l’Afrique?

Pour conclure, les recommandations suivantes permettraient aux décideurs politiques africains de tirer le meilleur parti des investissements chinois dans le développement des infrastructures, de façon à favoriser un développement durable du continent.

En premier lieu, les pays africains doivent saisir l’opportunité sans précédent de collaboration entre la Chine et l’Afrique pour la planification et la promotion du développement des infrastructures et de la coopération industrielle, de façon à accélérer l’industrialisation et la modernisation de l’agriculture. Le financement ne doit se produire qu’à l’issue d’une évaluation scientifique de la tolérance au risque de chaque partie de façon à limiter les risques d’insolvabilité.

En second lieu, la stabilité politique et la continuité constituent le fondement d’une collaboration couronnée de succès entre la Chine et l’Afrique en matière de développement des infrastructures. Pour attirer les investissements dont ils ont besoin, y compris en provenance de Chine, les pays africains doivent mettre en place des politiques d’investissement attrayantes et tournées vers l’avenir, tout en offrant un environnement macro-économique et des conditions d’exploitation politiquement stables, favorables aux entreprises et ouvertes. Il est nécessaire que certaines politiques préférentielles complémentaires soient en place pendant les phases initiales durant lesquelles certains risques doivent être gérés, dont notamment l’opacité des politiques, la corruption et les soucis de sécurité.

Troisièmement, la réussite des projets dépend de la manière dont ils sont gérés et entretenus par les gouvernements africains. Il est souhaitable, lorsque cela est possible, que la Chine puisse assurer la gestion des opérations de suivi pendant un certain temps. Dans de nombreux cas d’échec, le problème est imputable à un transfert rapide de l’autorité aux parties locales dès la fin du projet.

Enfin, les pays africains doivent améliorer la qualité de la formation de leurs techniciens locaux et s’efforcer de les retenir. Cet aspect est non seulement déterminant pour la réussite des projets d’infrastructures, mais jette également les bases de l’industrialisation future de l’Afrique. La ligne ferroviaire Tanzanie–Zambie devrait servir de leçon, après que les techniciens formés par la Chine aient fini par émigrer vers d’autres pays tels que l’Afrique du Sud. La situation a été aggravée par la dégradation continue de la qualité de l’enseignement en Tanzanie depuis les années 80, qui a entraîné des lacunes dans le processus de formation des techniciens, avec de graves conséquences.

 

Auteurs : Yabin Wu, Doyen et professeur adjoint à l’Institut de recherche sur les chaînes de valeur mondiales de l’Université de commerce internationales et d’économie, à Pékin. Xiao Bai, Étudiante de troisième cycle à l’Université de commerce international et d’économie de Shanghai.


 

[1] The Infrastructure Consortium for Africa, Infrastructure Financing Trends in Africa 2015, novembre 2016

[2] « Current Situation and Prospects of China 's Infrastructure Investment in Africa », Oriental Morning Post, 16 décembre 2014

[3] « Relations between New Infrastructure Construction Policies in Africa and China », Xinhua Expatriate Labor Service Center, 8 février 2017.

[4] Dollar, David, China’s Engagement with Africa: From Natural Resources to Human Resources, Washington, DC: John L. Thornton China Center at Brookings, 2016.

[5] Chen, Wenjie et al., « Why is China investing in Africa? Evidence from the firm level », Brookings Institution, 2015

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