L'Afrique entre la coopération Nord-Sud et la coopération Sud-Sud : confrontation ou complémentarité ?

23 September 2016

La coopération Sud-Sud apparait de plus en plus comme un levier pouvant accroître les possibilités pour les pays africains d'accéder à des capitaux, des technologies et des marchés. Constitue-t-elle pour autant une alternative à la coopération Nord-Sud ?


Ce numéro de Passerelles ouvre une piste de réflexion importante et me donne l'agréable opportunité de porter un regard sur une réalité qui, non seulement est d'actualité, mais contribue aussi de façon concrète à la transformation structurelle de l'Afrique. Le regain d'intérêt pour la coopération Sud-Sud découle du fait que cette forme de coopération apparait de plus en plus comme un levier pouvant accroître les possibilités pour les pays africains d'accéder tout à la fois à des capitaux, des technologies et des marchés, dans un contexte où, du fait de la crise qu'ils traversent, les partenaires économiques traditionnels recentrent de plus en plus leurs ressources sur leurs propres priorités. Le développement fulgurant de la coopération Sud-Sud, tout comme l'avenir relativement radieux qui lui est prédit, s'expliquent par un ensemble de facteurs économiques et géopolitiques. En effet, lesrécentes mutations dans la géographie économique internationale en faveur de plusieurs pays en développement ont bouleversé les anciennes lignes de démarcations entre un Nord riche et industrialisé et un Sud pauvre encore dans une phase préindustrielle. Les énormes réserves accumulées par les grands pays en développement, couplées à une ambition politique globale affirmée, donnent désormais aux leaders du Sud les moyens de bâtir une coopération renforcée avec d’autres pays du Sud.

Le groupe des pays émergents du Sud n'est pas homogène. Les plus significatifs d’entre eux ont donné naissance à l’acronyme BRIC, puis BRICS avec l’arrivée de l’Afrique du Sud parmi eux en 2011 (Brésil, Russie[1], Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils entrainent dans leur sillage des pays de plus petite taille, mais tout aussi dynamiques, comme l’Indonésie, la Malaisie, le Mexique, l'Argentine, la Turquie, le Nigeria, le Maroc, l'Egypte, ainsi que d’autres pays d’Asie du Sud-est, d’Afrique ou d’Amérique Latine.
 

Une base économique incontestable

De 16 pourcent en 2001, la part des pays émergents du Sud dans le PIB mondial est passée à près de 27 pourcent en 2011 et pourrait atteindre 40 pourcent en 2025. La création en juillet 2014 de la Nouvelle banque de développement des BRICS, dont le siège est à Shanghai, et d'un Fonds de réserves est aussi la preuve de l'ambition croissante et de la volonté d'autonomisation des BRICS. La banque est dotée d'un capital de 50 milliards US$, qui devrait ensuite être porté à 100 milliards US$. Elle peut accorder jusqu'à 350 milliards US$ de prêts pour financer des projets (d'infrastructures, de santé, d'éducation, etc.) dans les pays concernés et, à terme, dans d’autres émergents, sans imposer de conditionnalités contraignantes comme celles du FMI, par exemple.

Il est unanimement reconnu que le continent africain a tiré des bénéfices significatifs du développement de ses partenariats avec les pays du Sud. La montée en puissance des pays émergents du Sud dans l'économie mondiale, l'augmentation des flux de capitaux du Sud vers l'Afrique, que ça soit sous forme d'investissement ou d'aide, et le développement continu du commerce entre l’Afrique et ces pays ont eu des retombées positives sur la croissance africaine observée ces dix dernières années. Bien entendu, cette évolution n'est pas la seule explication du dynamisme observé sur le continent. Elle en est cependant une facette visible.
 

Une croissance exponentielle du commerce

Le commerce est un domaine qui atteste de l'ampleur de l'évolution des relations économiques entre l'Afrique et les pays du Sud. Le commerce total des marchandises entre l´Afrique et les pays en développement est passé de 34 milliards US$ en 1995 à 97 milliards US$ en 2004, puis il a bondi à 283 milliards US$ en 2008, selon les données de la CNUCED. En 2008, pour la première fois, le commerce total de l´Afrique avec les pays en développement a dépassé ses échanges avec l´Union européenne, son principal partenaire commercial. Le cas de la Chine est encore plus emblématique. Le commerce des marchandises entre l’Afrique et la Chine est passé de 25 milliards US$ en 2004 à plus de 96 milliards US$ en 2008, puis 100 milliards US$ en 2010, pour s'établir à près de 210 milliards US$ en 2014. Et cette tendance ne concerne pas seulement la Chine. L’Inde aussi a vu son commerce avec l’Afrique s’accroître considérablement, passant de 9 milliards US$ à 31 milliards US$ au cours de la même période, tandis que pour le Brésil les échanges ont augmenté de 8 à 23 milliards US$[2].
 

Une percée fulgurante dans les investissements

Les flux mondiaux d'investissement vers l'Afrique ne représentent que 4 pourcent du total de l’investissement direct à l’étranger (IDE) au niveau mondial, loin derrière l'Asie (29 pourcent) et l'Amérique Latine (20 pourcent), même si le continent continue d'attirer des investissements et de battre ses propres records. En 2013 par exemple, alors que le volume mondial d’IDE a chuté de 15 pourcent, le continent africain a reçu 57 milliards US$ d’IDE, un record. Dans ce domaine aussi, l’investissement en provenance du Sud fait une percée fulgurante. La Chine, comme dans d'autres domaines, mène la course. Des entreprises chinoises sont impliquées dans d’ambitieux projets d’infrastructures: construction du plus grand barrage d’Afrique en Ethiopie, de pipelines au Soudan et au Tchad, d’un port à 480 millions US$ au Kenya, d’une ligne de train à quatre milliards US$ en Afrique orientale, entre autres.
 

Une aide au développement en constante évolution

Il est difficile de bien mesurer le niveau de l’aide entre les pays du Sud. Les principaux fournisseurs d’aide, à savoir la Chine, le Brésil, l’Inde, la Russie ou encore la Malaisie, n’étant pas membres du Comité d'aide au développement (CAD) de l’OCDE, ne fournissent pas toujours des informations sur le niveau et la nature de leur aide. La CNUCED indique que l´aide publique au développement des pays du Sud se porte de plus en plus sur les infrastructures et les secteurs de production des économies africaines. En termes d´échelle, la Chine devient la principale source d´aide bilatérale à l´Afrique pour l´infrastructure et les secteurs de production. À la différence des pays donateurs du Nord, la plupart des pays du Sud n'imposent pas de conditionnalités politiques, macroéconomiques, ou sur la gouvernance aux pays bénéficiaires. Mais l’aide des pays du Sud n’est pas pour autant sans contrepartie. Elle est loin d’être désintéressée. En effet, si le principe de la non-ingérence est bien établi dans la coopération entre pays du Sud, l’aide fournie est attachée à des conditions dont les plus connues sont l’obligation d’achat d’équipements du pays fournisseur, ainsi que le recours à sa main d’œuvre et à ses entreprises.
 

Les défis de la coopération Sud-Sud

Le tableau reluisant que j'ai dépeint ne doit pas occulter une réalité. La coopération Sud-Sud n'a pas que des vertus. En dépit de son évolution, elle n'est pas encore parvenue à dépasser, en qualité comme en quantité, la coopération Nord-Sud. Cette dernière reste encore le modèle dominant, malgré ses imperfections. Le Programme d’action d’Accra adopté en 2008, le reconnait d’ailleurs explicitement : « La coopération Sud-Sud dans le domaine du développement vise à garantir le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures des pays, l’égalité entre les partenaires au développement et le respect de leur indépendance, de la souveraineté nationale, la diversité des cultures, l’identité et le contenu local. Elle joue un rôle important dans la coopération internationale pour le développement et constitue un précieux complément à la coopération Nord-Sud »[3].

On évoque souvent le fait que la coopération Sud-Sud s’adosse à une logique de « solidarité » entre les peuples du Sud, tandis que la coopération Nord-Sud promeut la logique du « clientélisme ». Mais cette solidarité alléguée n’est pas toujours vérifiée dans la réalité. La preuve, c’est qu’un pays du Sud quelconque, pauvre, sans ressources naturelles et minières exploitables et sans poids politique ou diplomatique régional, présente peu d’intérêt pour les grands pays du Sud, et ce quel que soit le niveau de pauvreté de ses habitants. Comme quoi, la coopération Sud-Sud a aussi ses pays « chéris » et ses pays « orphelins », la position d’un pays dépendant de la richesse de son sol et de son sous-sol. Une certaine opinion, au Sud comme au Nord, voit le partenariat Sud-Sud comme une alternative à la coopération Nord-Sud. Mais la coopération Sud-Sud n’a pas encore pris une véritable trajectoire de rupture par rapport aux pratiques économiques traditionnelles, aux relations commerciales asymétriques et à l’octroi d’une aide presque toujours liée. Cette vérité se manifeste de trois façons, qui sont exposées ci-dessous.

Déséquilibre dans les échanges et reproduction du modèle d'échanges Nord-Sud

La quasi-totalité des échanges entre pays du Sud est concentrée entre quelques pays qui partagent la particularité d’être des exportateurs de pétrole ou d’autres ressources minières. En Afrique par exemple, les cinq premiers exportateurs vers les pays en développement fournissent 68 pourcent des exportations totales du continent, et ils sont tous riches en ressources naturelles.

Manque de transparence

Le manque de transparence représente une autre facette de la coopération Sud-Sud. Et ceci est un défi de taille lorsqu’on considère les contraintes que peuvent générer des accords négociés dans des conditions souvent défavorables à la partie la plus faible. Il existe très peu d’information sur l’aide fournie par les grands pays du Sud du fait de l’inexistence d’agences de coordination et de contrôle de l’aide dans ces pays. Cela engendre une grande incohérence, qui se rajoute au culte du secret qui entoure souvent les contrats signés entre les pays du Sud. La conséquence primaire d’une telle logique du secret, c’est la négation de la participation, du suivi et du contrôle des arrangements par les citoyens des pays du Sud bénéficiaires. La coopération Sud-Sud est souvent une affaire de gouvernements, impliquant parfois presque exclusivement des entreprises, et ne contenant que peu, sinon pas, de dispositions sur la responsabilité vis-à-vis des citoyens. Ceci empêche l’appropriation des dynamiques par les acteurs sociaux et politiques de ces pays et dilue la responsabilité des gouvernements vis-à-vis de ces derniers.

Risque de perpétuation de la logique de l'assistanat et du développement par le haut

Dans les contextes où elle a été bien gérée et intelligemment orientée dans des domaines productifs, l’aide du Nord a eu des résultats très positifs sur le développement de certains pays du Sud. Mais dans beaucoup d’autres, elle a produit dépendance et irresponsabilité, et a réduit les capacités d’autopromotion des peuples. Dans certains domaines, l'aide des pays Sud a suivi la même logique. La coopération Sud-Sud n'a pas encore réussi à inventer de nouveaux paradigmes en dehors du champ traditionnel. Cela donne l’impression que la coopération Sud-Sud ne se démarque de la coopération Nord-Sud que par le seul fait de ne pas contenir des conditionnalités politiques ou économiques.


Auteur : Cheikh Tidiane Dieye, Directeur exécutif du Centre africain pour le commerce, l’intégration et le développement (Enda Cacid)


[1] A noter que la Russie peut être classée dans la catégorie des pays émergents au même titre que la Chine, l’Inde et le Brésil, entre autres, mais les critères qui définissent les pays du Sud ne lui sont pas applicables.

[2] CNUCED, « Développement économique en Afrique –  La coopération Sud-Sud: l´Afrique et les nouvelles formes de partenariat pour le développement », 2010.

[3] Programme d’Action d’Accra adopté lors du 3ème Forum de Haut niveau sur l’efficacité de l’aide tenu en 2008 au Ghana. 

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