Le commerce Sud – Sud : est-ce une alternative au commerce Nord – Sud ?

1 April 2008

La nouvelle géographie des relations commerciales n’a pas fini de définir ses contours. Face à la crise qui secoue le monde actuellement, des alliances sont entrain de se faire et de se défaire. Dans un monde où, le mot d’ordre est l’ouverture et la coopération, une telle crise précipite la recomposition des relations commerciales mondiales.

Les relations traditionnelles liant les pays africains à certaines puissances occidentales sont aujourd’hui au ban des accusés. A travers les négociations de nouveaux accords commerciaux dits APE, les parties européennes et africaines ont remis en cause leurs relations séculaires. La mise en place de ce nouveau régime commercial fait face à de grandes difficultés du fait de la différence de conception entre les deux parties. Si certains insistent sur le volet commercial et soutiennent par la suite une coopération, c’est la position de l’UE, d’autres mettent en avant le volet développement qui avait fait défaut dans les anciens régimes commerciaux qui ont gouverné ces partenaires jusqu’à présent.

La plus part des pays de l’Afrique ont rejeté les APE, ne refusant pas le principe d’une coopération commerciale, mais, récusent la façon dont les négociations se sont déroulées jusqu’ ici, les délais et le contenu que l’UE veut donner à ces accords.

Tout le monde reste convaincu que les précédents régimes que sont « Yaoundé, Lomé et Cotonou » n’ont pas donné les résultats escomptés pour ne pas dire ont été des échecs répétitifs. Certains Etats africains pour des raisons précises ont paraphé des accords intérimaires ce qui les permettrait de garder certains avantages. Par ailleurs l’AGOA qui est une politique mise en place par les Etats-Unis visant à faciliter l’accès des pays africains à leur marché n’a pas été une aubaine pour beaucoup de ces pays africains2.

Ce blocage constaté au niveau des relations bilatérales entre l’UE et les pays africains plus l’inefficacité de l’AGOA combiné à la stagnation des négociations du cycle de Doha appelle la mise sur pieds de solutions alternatives. C’est justement tout l’intérêt du commerce Sud – Sud.

Ce commerce sud-sud a, pendant longtemps fait l’objet de théories et certains y voyaient même un mirage. Mais, il a connu une croissance soutenue. Elle a été tirée par l’Asie orientale et les pays de l’ANASE.

Aujourd’hui, de nouveaux acteurs majeurs du commerce international comme la Chine, l’Inde et le Brésil qui sont considérés comme « le Sud dynamique » viennent donner un nouvel élan à ce commerce.

Ce dynamisme est illustré par les chiffres. En effet, de 577 milliards de dollars en 1995 le commerce Sud – Sud est passé à plus de deux milles milliards en 2006 soit 17% du commerce mondial et 46% du commerce total des marchandises des pays en développement3.

La part de l’Afrique dans ce commerce a triplé durant cette période, elle a enregistré la plus forte augmentation de ses exportations vers les autres pays du Sud.

Dans les développements qui suivront, nous allons nous intéresser d’abord à la nature de ce nouveau « phénomène » du commerce international avant de voir s’il constitue une alternative crédible au commerce Nord – Sud.

I – Le commerce Sud – Sud : une nouvelle dynamique, un nouveau type de partenariat

Comme précisé plus haut, le contexte actuel est marqué par une crise mondiale dont le plus lourd tribu est payé par les populations du Sud. Cela pourrait précipiter le formalisme des relations commerciales sud – sud.

Pendant longtemps ces pays avaient relégué leurs relations commerciales au second plan pour principalement 4 raisons :

- L’idée selon laquelle les pays en développement produisent tous des produits similaires – principalement des matières premières et des produits de base – était très répandue ; par conséquent ils ne présentent aucune complémentarité. Donc la bonne information faisait défaut.

- Du fait que le PIB par habitant dans ces pays est très bas, l’on croyait aussi que le marché restait limité.

- Des barrières commerciales très élevées4.

- Absence d’infrastructures de promotion du commerce international et d’infrastructures de base comme les moyens de transports et de télécommunications.

Aujourd’hui trois déterminants soutiennent ces relations commerciales entre pays du sud ; il s’agit d’une part du rôle et de l’importance croissante des pays en développement, d’autre part du rythme soutenu du développement des échanges et de la coopération entre ces pays du sud, ainsi que les relations économiques de ces pays avec ceux en transition, et enfin de la nouvelle tournure des relations commerciales Nord – Sud qui sont marquées par l’évolution de l’interdépendance.

Ce commerce sud – sud était concentré pour l’essentiel entre les pays de l’Asie. L’Afrique était restée à l’écart de ce commerce. Aujourd’hui, un grand intérêt est porté sur ce continent. Entre 1998 et 2003, les investissements venant des pays du Sud dans le domaine des infrastructures totalisent 38 % des investissements totaux. Les investissements par projet ont dans la même période cru ; passant de 35 millions de dollars à 104 millions de dollars5. Les « grands pays » du sud considérés comme des partenaires majeurs du commerce international sont aujourd’hui présents en Afrique et compte sceller des partenariats commerciaux durables fondés sur un principe de gagnant – gagnant.

Qu’il s’agisse de la Chine, de l’Inde ou du Brésil, une dynamique nouvelle est déclenchée. C’est ce qui a certainement mis la pression sur l’UE qui cherche à travers les APE à sécuriser ses intérêts en Afrique. Et, à voir la détermination avec la quelle l’UE négocie ces accords, on peut dire qu’elle fait une course contre ces « nouveaux partenaires majeures » de l’Afrique. La clause NPF introduite dans le texte d’accord proposé par l’UE qui menace le commerce sud - sud6 et paraphés par certains pays est plus qu’illustrant.

Mais l’intérêt dans ce commerce sud – sud, est la différence d’approche d’avec les régimes commerciaux qui gouvernaient jusqu’à présent les relations entre les pays du Sud et ceux du Nord.

Il se fonde sur un avantage réciproque ; autrement dit sur une relation gagnant – gagnant. L’égalité, le respect mutuel, une vision partagée constituent les fondamentaux de cette relation commerciale. Les nouveaux défis que sont la sécurité alimentaire, la sécurité énergétique, les pandémies, le terrorisme international, les changements climatiques que les pays du sud partagent seront au coeur de cette coopération. Il se base sur une « philosophie de coopération égalitaire et profitable à tous » pour reprendre les termes du président Abdoulaye Wade lors du sommet Afrique Inde.

Tous les secteurs sont concernés par ces échanges mais une nette progression des échanges de marchandises sont notées ; elles passent de moins 10% du total des échanges à 14 %7.

L’essentiel de ces échanges est l’oeuvre des pays en développement d’Asie à revenu intermédiaire (supérieur ou inférieur). Ces marchandises sont essentiellement des matières premières et des produits semi - transformés.

L’autre secteur en forte progression dans ce commerce sud – sud est le commerce des services (tous les modes de services : échanges transfrontières, la consommation à l’étranger, le déplacement des prestataires de services, et la présence commerciale) avec une forte percée des services liés au tourisme. Ce secteur représente 10% du commerce mondial des services. D’aucuns pensent que cela est dû à la tendance à la libéralisation des services dans les ACR.

Les investissements sont tout aussi dynamique dans ce commerce, les sorties d’investissements étrangers directs (IED) en provenance des pays en développement et des pays à économie de transition sont passés de 65 milliards de dollars dans les années 90 à 193 milliards en 2006, représentant 16% du total mondial.

II – Le commerce Sud – Sud constitue-t-elle une l’alternative au commerce Nord – Sud ?

Les relations commerciales entre le Nord et le Sud n’ont pas toujours donné les résultats attendus. Surtout pour la partie Sud. C’est ce qui favorise certainement la recomposition des relations commerciales internationales. La nouvelle géographie commerciale qui présente les schémas suivants : Commerce Nord – Nord, Commerce Nord – Sud, et commerce Sud – Sud. Le premier schéma ne nous intéresse pas en l’espèce. Les deux schémas suivants présentent des inter relations. Dès lors on se pose la question de savoir est ce que c’est parce que le commerce Nord – Sud n’est pas efficace que le celui sud – sud se dynamise ?

A cette interrogation on pourrait être tenté de répondre par l’affirmative. Et cela parce que depuis longtemps les relations nord – sud n’ont fait qu’augmenter la dépendance de ces derniers aux premiers. Si on prend en exemple les relations UE – ACP, l’on se rend compte que depuis les premiers accords signés, jusqu’aux derniers, aucun des objectifs fixés n’a été atteint. Cela donne justement des raisons de croire que commercer avec des pays qui sont dans la même « catégorie » pourrait être plus bénéfique ; même si, il faut le dire il y’a des différences fondamentales de niveaux dans le Sud. Mais toujours est-il que les pays du sud partagent les mêmes défis.

Cependant, la croissance notée dans le Sud est pour la plupart due par les investissements des firmes multinationales: Dix pays représentent à eux seuls 84 % des exportations et 78 % des importations Sud-Sud. Il ne faut donc pas tomber dans les « illusions politiques du commerce sud – sud pour reprendre les termes de Christian Chavagneux8.

C’est donc dire que même si le commerce Sud - sud progresse à grande vitesse, il n’en reste pas moins que le commerce Nord – Sud reste de loin le plus important.

Mais il est certain que les échanges sud–sud constituent une occasion de renforcer l’intégration régionale. Certains avaient émis l’inquiétude que ce nouveau commerce puisse entraîner un détournement de commerce. Mais une telle inquiétude ne saurait prospérer parce que le commerce nord sud reste important.

Il est clair aujourd’hui que ce « nouveau Sud » est un Sud plus fort, qui ne peut être ignoré ni sur le plan politique ni sur le plan économique. Il faut forcément compter avec lui pour le « nouvel ordre commercial mondial.

Pour un commerce Sud–sud plus efficace, et prometteur, il faut :

- éviter d’ériger de nouvelles barrières tarifaires et alléger celles qui sont déjà existantes ;

- initier et/ou mettre en oeuvre les politiques sectorielles (exemple des politiques de concurrence et d’investissement dans la CEDEAO) ;

- renforcer les règles de la coopération Sud-Sud qui ne doivent en aucun cas être calquées sur les modèles existants ;

- laisser aux pays une marge de manoeuvre les permettant d’intégrer leurs objectifs de développement dans tout accord ;

- renforcer de la capacité productive des économies africaines qui doivent se diversifier grâce à de meilleures capacités institutionnelles, humaines et technologiques, en particulier dans le domaine des énergies renouvelables et de l’agriculture ;

- créer ou renforcer les infrastructures physiques et la connectivité.

1 Bathie Ciss, juriste spécialisé en droit international des affaires, est chargé de projet à Enda Syspro II, dans le programme commerce et négociations multilatérales.

2 Les études ont révélé que seul les Etats qui avaient des capacités d’exportation de produits énergétiques en bénéficiaient. Les produits pétroliers et gaziers représentent plus de 80 % de ces exportations, mais les États-Unis s’efforcent de multiplier les programmes ayant pour objectif d’accroître la capacité des pays africains d’exporter d’autres articles, notamment leurs produits agricoles.

3 CNUCED XII: Dans « La nouvelle géographie du commerce international », seule l’intégration régionale peut optimiser l’impact sur le développement du commerce Sud – Sud.

4 En moyenne, les barrières commerciales entre pays en développement sont trois fois plus élevées que celles en vigueur dans les pays industrialisés; pour les produits manufacturés, elles le sont six à huit fois. Revue du commerce international, mai 2008www.forumducommerce. org, La moyenne pondérée des tarifs douaniers pour les échanges Sud-Sud était de 4,3%, comparé au taux de 2,3% appliqué par les pays développés aux exportations du Sud selon la CNUCED, CNUCED XII: Dans « La nouvelle géographie du commerce international », seule l’intégration régionale peut optimiser l’impact sur le développement du commerce Sud – Sud.

5 Par exemple au Sénégal les infrastructures réalisées dans le cadre de l’organisation des sommets de l’OCI ont été fortement soutenues par les pays du Sud.

6 Clause NPF dans les APE : une menace pour le commerce Sud – Sud ? Cheikh T. Dièye, Victoria Hanson, Passerelles, entre le commerce et le développement durable, V IX N°1 Mars 2008, ENDA TM, ICTSD

7 Synthèses OCDE, octobre 2006

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