Le Sud face à la crise : l’Afrique dans la mondialisation en crise

5 February 2010

1 Le conflit Nord Sud dans la mondialisation en crise

Le capitalisme global en crise ne remet pas en question l'opposition centre/périphérie ; tout au contraire il en accuse le conflit.

Le      capitalisme  contemporain       est parvenu à un stade extrême de centralisation de la propriété du capital : trois à cinq mille groupes, presque tous localisés dans les pays de la triade (Etats Unis, Europe, Japon), contrôlent, pour la première fois dans l'histoire, l'ensemble des systèmes de production, de répartition et de consommation aux échelles des nations du centre et, par ricochet, à celle  du                    système                       mondial.          Ces monopoles généralisés centralisent à leur bénéfice une rente impérialiste renforcée. Celle-ci provient de sources multiples, visibles (les bas salaires payés dans les industries exportatrices des périphéries) ou masquées derrière leur contrôle du marché financier mondialisé,                     la         surprotection              des patentes industrielles, leur accès presque   exclusif        aux ressources naturelles de la planète entière, et finalement la mobilisation des moyens politiques puissants dont disposent les puissances occidentales renforcés par leur quasi monopole des armes de destruction massive. De ce fait la contradiction centre/périphérie, loin d'avoir été atténuée par l'approfondissement de la mondialisation, se trouve renforcée.

Pourtant, en apparence, les pays dits émergents (Chine, Inde, Brésil et autres) ont tiré avantage de la mondialisation  des  années  1990  et 2000, qui leur a permis d'accélérer les rythmes de leur croissance. Ce sont ces apparences qui font dire - vite - que le conflit centre/périphérie est, pour  eux,  en  voie  d'extinction  (« ils rattrapent »    dans     et         par       la mondialisation capitaliste). La question est de savoir pourquoi il en a été ainsi et si la poursuite de cette évolution      est       soutenable.     Le capitalisme est entré dans une longue crise structurelle à partir des années 1970 : les taux de croissance dans les pays de la triade sont tombés à la moitié de ce qu'ils avaient été durant les « trente glorieuses » (1945-1975) et n'ont jamais, depuis, retrouvé ces niveaux. Le capital a réagi à cette crise par la centralisation et la financiarisation, indissociables : la fuite dans la finance a été le seul moyen pour les oligopoles de trouver un débouché à leur          surplus grandissant.    La mondialisation libérale a couronné le tout.  Le  succès  de  cette  réponse  a créé les conditions d'une efflorescence marquée, de 1990 à 2008 (que j'ai qualifiés  de  « belle  époque »).  Les stratégies       d'accélération de                    la croissance des pays émergents par la priorité donnée à leurs exportations se sont inscrites dans ce moment qui garantissait leur succès immédiat.

La poursuite de cette option capitaliste mondialisée n'est pas soutenable pour de nombreuses raisons. La principale est que cette voie ne permettra pas d'absorber la masse gigantesque des paysanneries (presque encore la moitié de l'humanité, localisée pour sa presque   totalité            dans     les        trois continents :  Asie,  Afrique,  Amérique latine) dans un développement des industries et des services modernes. La voie capitaliste historique, fondée sur la propriété privée du sol agraire et sa réduction au statut de marchandise, n'a été possible pour l'Europe que grâce à l'émigration massive que la conquête des Amériques permettait (les « Européens » comptaient pour 18% de la population de la Planète en 1500 ; en 1900 Européens d'Europe et émigrés hors d'Europe comptaient pour 36%). Les peuples d'Asie et d'Afrique, privés d'une possibilité semblable, ne peuvent pas emprunter la même voie de développement. Autrement     dit,       si          le         capitalisme historique a bien résolu la question agraire pour l'Europe, il reste incapable de le faire dans les périphéries.

Ceux du pays du Sud qui persisteraient dans  cette  voie,  et  accepteraient  de « s'ajuster »  au  jour  le  jour  à  des conditions qui deviendront de plus en plus sévères avec l'approfondissement de la crise, se retrouveront non pas avoir         construit          un                    «          capitalisme national » capable de traiter d'égal à égal avec l'impérialisme collectif de la triade, mais dans la situation de pays ravagés par un lumpen capitalisme, au demeurant vulnérable et dominé de ce fait. Les puissances impérialistes ne voient             dans   ces       pays                 que      des « marchés émergents »    dont     le « développement » s'inscrira nécessairement dans cette lamentable perspective. Mais les pays en question se voient,  eux,  comme  des  « nations émergentes ».        La            différence       est considérable.

Les nations du Sud sont donc appelées à perdre leurs illusions relatives à un « développement accéléré dans et par la   mondialisation ».   Les   difficultés grandissantes de l'ajustement encouragent déjà les luttes des victimes - les paysans pour la terre, les ouvriers pour de meilleurs salaires, les peuples pour la conquête de droits démocratiques. Pour répondre au défi les pouvoirs devront recentrer leur développement sur le marché interne (ce que la Chine a amorcé à partir de 2002). Cette nouvelle voie de développement autocentré - incontournable - restera certes difficile. Elle doit associer des moyens      complémentaires        mais également conflictuels : le recours au « marché »   (qui,   dans   le   monde moderne,  est  toujours  un  « marché capitaliste ») et à la planification sociale (aussi          peu      bureaucratique           que possible, ouvrant la voie autant que possible à l'intervention active des classes populaires).

Le conflit entre l'impérialisme collectif de la triade et les nations du Sud est appelé à s'intensifier autour des questions relatives à l'accès aux ressources  de        la         planète,           aux technologies, au marché financier mondialisé. L'impérialisme sait que les monopoles qui garantissent sa rente sont fragiles et que les pays du Sud peuvent en annihiler le pouvoir, et c'est pourquoi sa seule réponse consiste dans le déploiement du projet de contrôle militaire de la Planète par les forces armées des Etats Unis et de leurs alliés subalternes de l'OTAN.

Le conflit centre/périphérie mobilisera t il l'ensemble des pays du Sud ? Cela avait été le cas à l'époque de Bandoung, en dépit des différences gigantesques entre les pays du Sud de l'époque,      pas       moins              marquées qu'aujourd'hui. Mais cette possibilité n'est        pas                   certaine.          Les       pays émergents -la périphérie véritable du capitalisme contemporain - pourraient nourrir l'illusion qu'ils peuvent, comme les pays impérialistes, même si c'est en concurrence aigue avec eux, bénéficier du pillage des ressources des périphéries ravagées (une réalité qui s'est répétée dans l'histoire), de ce fait particulièrement impuissantes.

Que sera le monde « après la crise »? Impossible de le dire. N'oublions pas que la première longue crise, amorcée dans les années 1870, auquel le capital de l'époque avait répondu également par la monopolisation, la mondialisation   (coloniale)   et    la financiarisation, a débouché - après l'efflorescence courte de la première « belle  époque »  (1894-1914),  sur 1914-1945  c'est-à-dire :  la  première guerre mondiale, la révolution russe, la crise de 1929, le nazisme, la seconde guerre     mondiale,        la         révolution chinoise. Ce sont ces « évènements » - difficile à qualifier de mineurs - qui ont  façonné  le  monde  « d'après  la crise »,  c'est-à-dire  la  combinaison, durant les trente glorieuses, de la social démocratie en Occident, des socialismes réellement existants à l'Est et des nationalismes populaires de l'ère Bandoung (1955-1980) au Sud.

La seconde crise appellera des transformations d'ampleur comparable (même si elles seront « différentes »). Le conflit centre/périphérie et le conflit capitalisme/perspectives    exigeant d'aller           au-delà            de             celui-ci    sont indissociables.

2. L'Afrique, une région particulièrement vulnérable dans la mondialisation en crise

L'Afrique avait été plongée dans la nuit noire de la colonisation, forme brutale de la mondialisation imposée par le capitalisme   des     monopoles    en réponse à sa première grande crise, à la fin du XIXème  siècle, prenant la relève de la traite négrière, elle-même à l'origine de sa régression historique. Les           mouvements               de          libération nationale, enfin parvenus à imposer l'indépendance des Etats du continent, ont alors conçu un grand projet de renaissance africaine : un projet ambitieux comme il le fallait, associant un développement accéléré à la fois agricole et industriel à la généralisation de l'éducation et à des constructions d'intégrations régionales s'inscrivant dans une perspective pan africaine.

Les blocs historiques construits par les mouvements de libération nationale imposaient cette perspective à la hauteur du défi. Et l'intelligentsia radicale, dans la conceptualisation et la mise en œuvre de ce projet avait su répondre aux exigences du défi, penser avec audace et penser par elle même. Au cours des décennies 1960 et 70 l'Afrique a, de ce fait, progressé à pas de géant au point que l'image nouvelle  du  continent  a  fait  oublier celle de la désolation héritée de la colonisation.

Mais    ces     avancées     se     sont progressivement enlisées sous l'effet combiné des contradictions internes dont elles développaient l'émergence et de l'hostilité de l'impérialisme. Les paysanneries ont été progressivement marginalisées                dans  les       blocs historiques au pouvoir, au bénéfice de classes dirigeantes -et parfois de classes moyennes nouvelles- aspirant à s'ériger en maîtres absolus du pouvoir local, appelées de ce fait à faire remplir aux formes dégénérées de l'Etat les fonctions d'un Etat compradore.

Deux limites majeures aux premières réalisations de l'Afrique indépendante sont à l'origine de cette dérive. La première concerne l'insignifiance des résultats        dans     le                     domaine          de l'incontournable                      industrialisation, produite par les illusions que le capital étranger était en mesure d'aider à résoudre                             la                     question     de        son financement. La seconde concerne l'enlisement                 culturel      des                   nations africaines, restées prisonnières de l'usage  exclusif            des                        langues étrangères de la colonisation.

Ces échecs ont favorisé les conditions qui ont permis à l'impérialisme de reprendre l'offensive en vue de la recolonisation de l'Afrique au cours des années 1980/90, par le moyen des programmes d'ajustement structurel, de la privatisation, de la destruction des Etats, de leur soumission aux diktats des  « clubs  de  donateurs  d'aide », accompagné des discours insipides à la mode  concernant  la  « pauvreté »,  la « bonne gouvernance » et la « société civile ».

Le drame est que les intellectuels africains se sont dans l'ensemble laissés berner par ces discours qui ont présenté    le     grand    projet    de renaissance africaine comme une dérive « grandiloquente, nationaliste et irréaliste ». Bien entendu on oublie de dire  que                  les        pays                 devenus « émergents » sont précisément ceux qui ont avancé dans l'industrialisation à pas redoublés.

L'Afrique aujourd'hui est alors appelée à ne plus avoir d'ambition au-delà de son ajustement au jour le jour aux exigences   de    la    poursuite             de l'expansion                       du         capitalisme               des oligopoles, une voie dont nous avons dit qu'elle ne pouvait conduire qu'au désastre    absolu. Dans   cette perspective l'Afrique n'existe que pour ses ressources naturelles qu'elle offre au pillage : les ressources de son sous sol (hydrocarbures, or, diamant et encore plus important minerais rares), ses            terres              désormais         offertes   à l'expansion de l'agri business pour de nouvelles productions d'exportation (agro carburants et autres).

Notre projet est de réunir une masse critique           suffisante        d'intellectuels capables, au-delà de l'analyse des politiques désastreuses en cours, de dessiner                 les        contours          d'une authentique renaissance de la pensée audacieuse,             indépendante,       à          la hauteur du défi.

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