Les coûts afférents à la conduite des affaires en Afrique Subsaharienne : examen critique des causes et des implications pour la compétitivité des exportations

20 December 2012

Les pays d'Afrique subsaharienne sont généralement considérés comme ceux où le coût des affaires est le plus élevé. Dans de nombreux pays, cet environnement est  complexe, imprévisible et les procédures couteuses et souvent risquées, constituant un frein au développement économique et social. Cet article met en lumière quelques-unes des contraintes qui entravent le développement des affaires en Afrique Subsaharienne.

La plupart des pays d'Afrique subsaharienne ont une structure commerciale marquée par l'exportation de matières premières et l'importation de produits manufacturés. Ce modèle d'insertion dans l'économie mondiale est vu comme peu porteur de développement car il génère une faible valeur ajoutée ainsi qu'une croissance vulnérable et extravertie. De nombreux efforts ont été consentis ces dernières années pour diversifier les productions et accroitre les capacités de transformation économique notamment à travers la mobilisation des ressources intérieures et l'appel à l'investissement direct étranger. Néanmoins, ces efforts se heurtent  à de nombreux défis. Parmi eux, des procédures nombreuses et complexes, souvent irrégulières, qui engendrent des surcoûts dommageables pour la réalisation des affaires.

Les facteurs explicatifs du niveau des coûts des affaires en Afrique Subsaharienne

Les rapports « Doing Business » évaluent annuellement le niveau de « facilité à faire des affaires » dans différents pays du monde. Un certain de nombre de facteurs permettant d'apprécier la qualité de l'environnement des affaires ont été identifiés. Ces facteurs sont agrégés en neuf indicateurs principaux que sont : la facilitation de la création d'entreprises, l'obtention des permis de construire, le transfert de propriété, l'obtention de prêts, la protection des investisseurs, la facilité de paiement des taxes et impôts, le commerce transfrontalier, l'exécution des contrats ainsi que les solutions apportées à l'insolvabilité.

En outre, la viabilité du marché dépend de l'existence et de l'efficacité d'institutions essentielles à la bonne marche des affaires, telles que les cours et tribunaux, les administrations douanières et fiscales, ainsi que d'autres organes rattachés à différents ministères et délivrant divers services administratifs nécessaires au fonctionnement du monde des affaires.

En revanche, la complexité des procédures administratives et des règles bureaucratiques, couplée à la faiblesse des institutions judiciaires créent un environnement marqué par l'imprévisibilité, l'arbitraire, la corruption et les surcoûts- contribuant à décourager les entrepreneurs vertueux.

Illustration du climat des affaires en Afrique Subsaharienne comparativement au reste du monde

Trop souvent en Afrique  ces institutions paraissent inaccessibles car les informations et les services qu'elles délivrent sont en général difficiles à obtenir. Ceci s'explique par la faiblesse de l'utilisation des moyens de communication modernes comme supports aux entreprises et comme instruments de facilitation des relations entre le secteur privé et les administrations publiques. Dans un monde marqué par un développement fulgurant des moyens de communication, les technologies l'information contribuent à améliorer l'efficacité des procédures et des institutions par l'installation de systèmes électroniques pour des services allant de l'inscription au registre du commerce au dédouanement et à l'enregistrement des actes de procédure. Ce qui permettrait de réaliser des bénéfices significatifs en termes de gains de temps et d'argent.

Dans de nombreux pays d'Afrique subsaharienne, l'accès à l'information administrative est  assujettie à un déplacement physique du requérant et à la rencontre avec un fonctionnaire.  Par exemple, seulement 50% des pays d'Afrique subsaharienne fournissent en ligne les informations sur les conditions et les procédures aux frontières. Au niveau des formalités pour l'obtention de permis de construire, moins de 40% des pays ont des procédures en ligne, alors que toutes ces informations sont informatisées dans les économies de l'OCDE[1].

L'information produite par les milieux judiciaires est aussi cruciale pour le monde des affaires. Les tribunaux fournissent en effet des informations essentielles pour les investisseurs, notamment dans le domaine du solutionnement de l'insolvabilité. Pourtant peu de pays africains ont les capacités nécessaires dans ce domaine. Dans 75% des pays d'Afrique subsaharienne, la diffusion des informations relatives à l'engagement de procédures d'insolvabilité par les tribunaux est soumise à des lois limitant la diffusion de cette information. Ceci contribue à alourdir les charges liées à la recherche de l'information. Par ailleurs, la réduction des délais de création a un effet favorable sur le taux d'investissement. Des études montrent qu'une réduction de 10 jours de ce délai induit une croissance de 0.3% dans  le taux d'investissement et de 0.36% dans le taux de croissance du PIB.

Les effets des coûts élevés pour la conduite des affaires sur les exportations.

Les coûts commerciaux renvoient aux coûts de transport, des coûts aux frontières et à l'intérieur de celles-ci.

Limao et Venables (2001), ont calculé un équivalent tarifaire effectif sur les exportations des coûts de transport. Ils concluent qu'en Tanzanie et en Ouganda cet équivalent tarifaire effectif est de l'ordre de 40% contre 15% pour l'ensemble des pays ACP[2]. Par ailleurs, le doublement de la valeur médiane des coûts de transport réduit les volumes des échanges de 45 %, traduisant ainsi une relation négative entre les coûts de transport et le volume des échanges. Les coûts de transport sont particulièrement pénalisants pour les pays sans littoral. Ainsi, pour les pays africains subsahariens enclavés, ces coûts sont supérieurs de 50 %, et les volumes d'échanges inférieurs de 60 %, à ceux des pays côtiers.  Aussi, au fur et à mesure que les tarifs douaniers sont abaissés dans le monde, les coûts de transport imposent un niveau de protection effective supérieur à celui des tarifs douaniers, particulièrement dans les pays enclavés d'Afrique (Amjadi et Yeats, 1995). En outre, des coûts commerciaux élevés à cause du transport constituent un important obstacle- non seulement au développement du commerce- mais aussi aux flux d'IDE[3] vers les pays d'Afrique (CNUCED, 2008b).

En outre, l'inefficience des procédures à la frontière s'observe au niveau de la présentation des documents et du processus d'inspection des marchandises. Le fait que tout ce processus a lieu au poste frontalier ainsi que la mauvaise coordination de l'inspection des marchandises entre les différentes parties prenantes et les horaires d'ouverture trop restreints rendent très lent le processus. Les retards dans le remboursement des droits influent négativement sur le commerce. En conséquence, le commerce intra-africain est restreint à cause des coûts élevés des procédures aux frontières (Gad, 2009). Le passage en transit par un territoire valorise de 4 % les coûts commerciaux indépendamment de la distance couverte (Coulibaly et Fontagné, 2005).

Les autres coûts des échanges internationaux sont liés à la corruption, au manque de transparence et de prévisibilité des opérations commerciales. Tout cela accroit l'incertitude des opérations et leurs coûts. Aussi, les tensions politiques dans les pays africains sont nuisibles au commerce international surtout au niveau régional. Ces tensions politiques entravant  la production et le commerce transfrontalier.

Les mécanismes d'accès au marché agissent aussi sur les échanges internationaux. Selon certains, une réduction de moitié des coûts de transports pourrait multiplier par cinq le commerce. Dans le domaine des services connexes au commerce, des infrastructures efficaces et fiables  influent positivement sur les échanges internationaux alors que, les déficiences de l'infrastructure font baisser la productivité des entreprises d'environ 40%.

Les infrastructures immatérielles se réfèrent au cadre politique général et réglementaire, à la transparence et la prévisibilité de l'administration et du commerce des entreprises ;  plus généralement à la qualité de l'environnement commercial (procédures douanière,  environnement réglementaire). Elles visent à améliorer l'efficacité des opérations aux frontières, à simplifier les procédures commerciales et à faire preuve de volonté politique pour combattre la corruption et les tracasseries routières et aux frontières dommageables pour le commerce. Des politiques et réglementations judicieuses à l'intérieur des frontières assurent la qualité du climat commercial et puis déterminent l'exploitation ou non des potentialités en commerce. Mais bien souvent, le coût élevé de l'infrastructure nécessite une coordination régionale pour sa réalisation et/ou son entretien. C'est le cas du nouveau chemin de fer reliant le Burundi, le Rwanda et la Tanzanie -cofinancé par ces derniers- avec raccordement  au corridor ferroviaire principal de l'Afrique de l'Est pour rejoindre le port de Dar es-Salaam. La réalisation de cet ouvrage abaissera sensiblement les coûts commerciaux en Afrique de l'Est.

CONCLUSION

En définitive, le niveau élevé des coûts liés à la conduite des affaires en Afrique subsaharienne est dû à un manque de transparence du monde des affaires et à une faiblesse juridico-institutionnelle ainsi qu'à la complexité des processus et formalités. Tout cela limite la participation de l'Afrique au commerce international. Les exportations se trouvent alors réduites non seulement à cause des coûts élevés de production induisant une perte de compétitivité mais aussi la détérioration de la qualité des produits comparativement aux standards internationaux.

Auteur: N'da, K. Christian, Economiste, Chercheur, Laboratoire d'Analyse et de Modélisation des Politiques Economiques;  ndachristian@lampe-ci.com / www.lampe-ci.com

REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Amjadi,A. et Yeats,A.J., (1999). Have trade transport costs contributed to the relative decline of sub-saharan African exports?, Policy Research Working Paper Series: 1559, World Bank, Washington D.C.

Borderless (2011). 16ème Rapport de l'Observatoire des Pratiques Anormales, 2ème trim. 2011, http://www.borderlesswa.com/publications ou http://www.watradehub.com/competitive-environment/transport-infrastructure

CNUCED, (2009). Rapport sur le développement économique en Afrique : renforcer l'intégration économique régionale pour le développement de l'Afrique, Nations unies, New York et Genève, 2009

CNUCED (2008b). L'investissement étranger direct dans les pays en développement sans littoral: Tendances, politiques et perspectives ; UNCTAD/ALDC/2008/3, Genève et New York.

Coulibaly, S. et Fontagné, (2005). South-South Trade: geographical matters, Journal of African Economies, 15 (2), PP 313 -341

Foster V. (2008). Overhauling the engine of growth: infrastructure in Africa; Africa Infrastructure Country Diagnostic; Executive Summary, Banque mondiale, Washington DC.

Gad M. (2009). A better future for Africa: recommendations from the private sector; Document présenté à la Commission de l'Afrique. Copenhague: Confederation of Danish Industry.

Konan, Francis (2010). Climat des affaires en Afrique : beau temps à l'horizon, http://www.lesafriques.com/actualite/climat-des-affaires-en-afrique-beau-temps-a-l-horizon.html?Itemid=89?articleid=26132

Limao, N. et A.J. Venables (2001). Infrastructure, geographical disadvantage, transport costs, and trade, The World bank Economic Review, 15 (3), PP 451-479

Longo, R. and K. Sekkat, (2004). Economic obstacles to expanding intra-african trade; World Development, Elservier, Vol. 32(8), PP1309-1321

Ndulu B. (2006). Infrastructure, regional integration and growth in sub-Saharan Africa: dealing with the disadvantages of geography and sovereign fragmentation; Journal of African Economies; AERC Supplement 2: 212-244.

Portugal-Perez A. et Wilson J. (2008). Trade costs in Africa: barriers and opportunities for reform, World Bank Policy Research Working Paper 4619, Washington D.C.

Rapport 2012 Doing Business: Entreprendre dans un Monde plus transparent, Banque Mondiale et Société Financière internationale, Washington D.C., www.doingbusiness.org

Rapport 2013 Doing Business: Smarter regulations for small and medium-size enterprises, World Bank and International Finance Corporation, Washington D.C., www.doingbusiness.org

[1] Voir Doing Business 2012, « Entreprendre dans un monde plus transparent », Pages 5.

[2] Limao et Venables, 2001, in « le développement économique en Afrique », rapport 2009 CNUCED, P 45

[3] Investissements directes Etrangers

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