Progression dans les chaînes de valeur mondiales: le cas des pays d’Afrique subsaharienne

27 February 2015

L’intégration dans les chaines de valeur mondiale est devenue un facteur important pour la croissance économique. Les chaînes de valeur mondiales renforcent pour les pays la possibilité de dépasser leurs avantages comparatifs traditionnels et d’accéder à de nouveaux types de production. Elles offrent également aux entreprises des pays en développement la possibilité de mettre à niveau leurs activités. Cette mise à niveau implique l’acquisition de capacités technologiques, institutionnelles et de marchés qui permettent aux entreprises d’améliorer leur compétitivité et de s’engager dans des activités à plus forte valeur ajoutée.

Parmi les régions en développement du monde, l’Afrique et particulièrement l’Afrique Subsaharienne (ASS) est celle où les chaînes de valeur régionales sont relativement moins développées. En effet, de nombreux pays africains peinent encore à accéder aux chaînes de valeur mondiales au-delà des exportations de ressources naturelles (composante en aval). Cette faible position de l’Afrique dans les CVM soulève la question des déterminants de la progression dans les CVM. 

 

L’Afrique dans les CVM

L’Afrique a diversifié ses partenaires commerciaux. Même si l’Union européenne attire toujours près du tiers des exportations africaines et est la source de plus d’un tiers des importations africaines, son poids décline régulièrement avec l’essor des pays émergents, en particulier la Chine et l’Inde. Cependant la diversification des partenaires commerciaux de l’Afrique n’a pas entraîné une diversification des produits d’exportation. Les exportations de l’Afrique restent dominées par des produits primaires tels que les hydrocarbures, et ses importations sont concentrées sur des biens de consommation finis. Cette configuration des échanges se traduit par la marginalisation de l’Afrique par rapport aux CVM manufacturières.

La diversification restreinte  des économies africaines reflète la faiblesse du secteur industriel sur le continent (figure 1). Alors que les pays du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et du Pacifique enregistrent une forte contribution de la valeur ajoutée industrielle au PIB, les pays  d’Afrique subsaharienne enregistrent une des performances les plus faibles parmi les pays en développement. La transformation rapide des économies en développement de l’Asie dans les secteurs de haute technologie et à forte intensité de connaissances explique la bonne performance industrielle de ces pays. C’est parce que le secteur industriel africain est sous-développé que de nombreux pays du continent se retrouvent au bas des CVM. D’autres facteurs qui expliquent cette faible position vont des carences des infrastructures du transport, de l’énergie et des télécommunications, à la lourdeur des procédures aux frontières et au mauvais environnement des affaires. Ces éléments sont des déterminants de localisation qui agissent comme conditions préalables pour l’accès des pays aux CVM.   

 

Figure 1 : Evolution de la valeur ajoutée industrielle (% du PIB)

Source : Banque mondiale (2013)

 

L’investissement direct étranger (IDE) joue aussi un rôle majeur dans les activités des CVM et renforce la croissance de la valeur ajoutée. En raison de leur mauvais environnement des affaires, les pays africains sont moins attractifs pour l’IDE. Selon la CNUCED, en 2012, l'Afrique n’a reçu que 3,7 pourcent d’IDE, contre 24,1 pourcent  et 18,1 pourcent pour l’Asie  et l’Amérique latine respectivement. Il en résulte que l’Afrique a un faible taux de participation aux CVM, 4,8 pourcent contre 9,5 pourcent pour l’Asie du Sud. La valeur ajoutée des exportations (composante en amont) est beaucoup plus faible en Afrique (14 pourcent), contre 30 pourcent pour l’Asie de l’Est et du Sud-Est et 21 pourcent pour l’Amérique latine et les Caraïbes.

 

Que nous révèlent les données du terrain?

Les données utilisées pour cette analyse proviennent de l’enquête  effectuée par la Banque Mondiale auprès des firmes (Entreprise survey) en 2009  et concernent trois pays d’ASS : Cameroun (363), Cote d’Ivoire (525) et Ile Maurice (398).

L’analyse des données révèle que les caractéristiques telles que la taille des entreprises, leur statut (importatrice ou exportatrice) ainsi que l'origine géographique des propriétaires sont des déterminants importants de l'ouverture des entreprises aux innovations susceptibles de faciliter leur montée en gamme. La figure 2 montre par exemple que les entreprises détenues par des asiatiques sont plus susceptibles d’introduire de nouveaux procédés et produits que les entreprises européennes ou africaines. De même, les grandes entreprises se mettent à niveau plus rapidement que les petites et moyennes entreprises; enfin les entreprises qui exportent directement et s’approvisionnent en intrants à l’étranger se mettent à niveau plus rapidement que celles qui exportent uniquement ;

 

Figure 2 : Liens entre les caractéristiques des entreprises et leur montée sur les chaines de valeur   

Source : Auteur: Enquêtes sur les entreprises, 2009

 

Le degré d’intégration entre entreprises est une autre caractéristique de la structure des CVM qui affecte la mise à niveau. Les liens verticaux et horizontaux sont une source importante d’information, d’apprentissage et d’assistance technique pour la mise à niveau des procédés et des produits. L’analyse montre que les entreprises qui sous-traitent une partie de leur production sont plus susceptibles de se mettre à niveau que celles qui n’ont pas recours à la sous-traitance.

Le dernier élément - et non le moins important -  est relatif au cadre normatif du pays hôte qui compte également dans la capacité des entreprises à se mettre à niveau. En élaborant une stratégie de mise à niveau, les entreprises sont motivées ou entravées par l’environnement des affaires dans lequel elles opèrent. Dans la Figure 3, les données laissent entrevoir un environnement de travail défavorable pour ces trois pays. Au Cameroun, par exemple, le système judiciaire, réputé partial et corrompu, l’énergie et le financement constituent de sérieux obstacles au bon fonctionnement des entreprises. En Ile Maurice les entreprises se plaignent également de leur approvisionnement énergétique et des contraintes financières. Ces entreprises opèrent néanmoins dans un environnement plus favorable que leurs homologues de Côte d’Ivoire et du Cameroun, car moins de 40 pourcent des entreprises mauriciennes ont eu à faire face à des contraintes. En Côte d’Ivoire, plus de 80 pourcent des entreprises déplorent l’instabilité politique dans le pays. 

 

Figure 3 : Environnement des affaires pays et montée sur les chaines de valeur (2009)

 

Source : Auteurs, Enquêtes sur les entreprises, 2009

 

Conclusion

Sur la base des données de trois pays d’Afrique subsaharienne (Cameroun, Côte d’Ivoire et Maurice), notre analyse révèle que le prix de vente, la taille de l’entreprise, la propriété, le niveau d’intégration entre diverses entreprises et le système judiciaire influent sur la décision de mise à niveau des entreprises. Plusieurs enseignements se dégagent de ces résultats, à l’intention des décideurs, sur les moyens de faciliter la mise à niveau par les entreprises. Pour améliorer la participation des entreprises subsahariennes aux CVM, il est important de mettre en place des politiques à même d’améliorer la rentabilité des entreprises, d’aider les grandes entreprises ayant une forte capacité économique pour exporter des produits, de diversifier les partenariats avec des firmes étrangères, d’encourager la coopération et la coordination entre entreprises et de promouvoir un bon environnement des affaires.

 

Patrick Bonaventure Ongono, et Manfred Kouty  sont économistes au CEREG, Université de Yaoundé 2, Cameroun.

Ce document est la synthèse d'une étude présentée au Forum sur les politiques commerciales, Trapca, 2014, Arusha. 

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