Quelle gouvernance des ressources naturelles pour la transformation économique et le développement durable en Afrique ?

20 December 2012

Je voudrais que mon message sorte des sentiers battus. C'est pourquoi je souhaite  éviter de dresser, comme très souvent fait, un simple bilan de la gestion des ressources naturelles ou d'énumérer les défis auxquels se heurtent les pays africains en matière de mobilisation et de gestion des ressources naturelles au service de leur développement économique et social. L'exercice auquel je vous invite ici est autrement plus difficile car il consiste à baliser un chemin de réflexion qui permet non seulement de combattre des stéréotypes tenaces sur l'Afrique, mais aussi de poser les vrais enjeux du développement articulés aux idées nouvelles portées par des acteurs africains de la rupture.

En dépit des crises mondiales qui ont été plus ou moins dramatiques pour de nombreuses parties du monde, l'Afrique s'est globalement bien comportée et a fait preuve d'une capacité de résilience insoupçonnée. Le continent abrite sept des dix économies dont la croissance est la plus rapide dans le monde. Même si les inégalités sont encore criardes dans ces pays, et qu'elles nécessitent une action forte pour les résorber, les richesses qui y ont été accumulées grâce à l'exploitation et la commercialisation des ressources naturelles, dont les prix ont connu de fortes hausses, ont permis d'accéder à d'importants moyens pour amorcer la transformation économique et sociale.

La question cruciale qui se pose à de nombreux pays du continent est de savoir comment utiliser leurs abondantes ressources naturelles pour en faire un levier de création de richesses et de lutte contre la pauvreté. C'est une problématique récurrente qui reste difficile à traiter. Si elle suscite un regain d'intérêt et semble porter les prémisses d'un espoir renaissant, c'est grâce à la conjonction de plusieurs facteurs que je voudrais partager à travers les lignes qui suivent.

Vers la construction d'un consensus africain fort sur la gouvernance des ressources naturelles.

Il y a quelques semaines, s'est tenu à Addis Abeba, en Ethiopie, le VIII ème Forum sur le Développement de l'Afrique. Cette rencontre de haut niveau, dont le thème est «  mobilisation et gestion des ressources naturelles au service du développement de l'Afrique » a été un moment d'intenses réflexions sur de nouvelles idées, stratégies et actions susceptibles d'accélérer la transformation de l'Afrique. L'un des mérites de ce forum est d'avoir contribué à clarifier les vrais enjeux du développement en mettant l'accent sur la problématique de la gouvernance des ressources naturelles, qu'elles soient minières, foncières, forestières ou halieutiques, pour ne citer que celles-là.

Le secteur de l'exploitation des ressources minérales constitue la principale activité économique de nombreux États de l'Afrique qui couvre trois quarts de l'offre mondiale de platine et la moitié de l'offre de diamant et de chrome. Le continent assure en outre jusqu'à un cinquième des besoins en or et en uranium. Il est aussi grand producteur de pétrole et de gaz. Toutefois, les pays africains ne consomment pas ces produits, à part quelques exceptions, et très peu d'entre eux y apportent ne serait-ce qu'un début de transformation et de valeur ajoutée. Mais cette situation est loin d'être une fatalité, car il est bien possible d'inverser la courbe en améliorant le système de la gouvernance intérieur et en considérant ces secteurs comme des éléments structurants d'une stratégie de développement plus large et à plus long terme.

Les mêmes analyses peuvent être faites sur le secteur des ressources foncières.  Près de 60 % des terres arables sur le continent sont inexploitées. Une partie importante fait l'objet de transactions, sous forme de location ou de vente, au profit  des investisseurs internationaux espérant des gains importants. Les impacts d'une telle tendance sur la vie des populations locales plus vulnérables, sont déjà largement documentés. Les principaux nœuds d'inquiétudes concernent la sécurité alimentaire, l'impact environnemental et les bouleversements sociaux. Dans ce domaine aussi, il est nécessaire d'organiser le débat sur les vrais enjeux de la gestion foncière en Afrique et de poser des actes de gouvernance responsable, vertueuse et orientée vers les intérêts des peuples.

Quant aux ressources forestières -principales sources d'énergie du continent- elles sont aussi au centre d'enjeux économiques et socioculturels majeurs. Les forêts fournissent des services essentiels qui sous-tendent la performance économique, le bien-être des populations et la durabilité environnementale. Les ressources forestières couvrent plus de 23% de la superficie du continent. Le bassin du Congo par exemple est la deuxième forêt du monde et fournit des moyens de subsistance à près de 60 millions d'africains. C'est pourquoi, le débat sur les stratégies émergentes relatives à la gestion durable et à la mise en valeur des ressources forestières en Afrique, ainsi qu'au renforcement de leur contribution au développement global, vient à point nommé  comme souligné lors du VIIIème Forum sur le développement de l'Afrique.

Les ressources halieutiques, provenant aussi bien de la pêche en eau douce ou en mer, représentent, si elles sont bien gérées, un énorme potentiel et ouvrent aussi de réelles perspectives de développement pour de nombreux pays africains. Elles contribuent à la nutrition et à la sécurité alimentaire, créent des emplois et du revenu et génèrent des recettes d'exportation, en particulier dans les  pays dotés de façade maritime.

Le point commun de ces secteurs est qu'ils sont tous insérés dans un modèle d'exploitation extraverti dans lequel les grands groupes étrangers dominent en amont et en aval. Ces groupes importent l'essentiel de leurs intrants et exportent la quasi-totalité de leurs produits sans les transformer. Les recettes tirées de cette exploitation n'alimentent que trop rarement les économies nationales, ou y contribuent à des niveaux beaucoup moins importants que ce qu'ils auraient pu atteindre. Dans le domaine minier par exemple, les bénéfices nets récoltés par les quarante plus grandes entreprises minières ont augmenté en moyenne  de 156% en 2010, alors que  la part des pays n'a progressé que 60%, dont l'essentiel est allé à l'Australie et au Canada. Pour les pays africains, les parts ont été nettement moindres du fait de généreuses exonérations accordées aux sociétés minières. Dans la même période, les bénéfices nets réalisés par ces quarante sociétés minières étaient de 110 milliards de dollars, soit l'équivalent des recettes d'exportation de l'ensemble des PMA africains.

En se limitant à ce secteur des ressources minières, on perçoit mieux les enjeux du renouvellement de la gouvernance pour une exploitation plus valorisante des ressources naturelles. Cela est d'autant plus important que le mode d'exploitation, de gestion et de redistribution des revenus tirés de ces secteurs apparait comme l'une des principales causes des conflits sur le continent.

Ces conflits sont portés par des groupes exclus des réseaux de redistribution des ressources tirées de leurs terroirs.  En outre, le secteur des industries extractives jouit d'une mauvaise réputation liée, entre autres, à la précarité des emplois, à la faiblesse des normes du travail et au chétif niveau des salaires. Tout cela contribue à alimenter les conflits sociaux, quelque fois dramatiques. L'exemple de la tragédie récente de Marikana, en Afrique du Sud, avec 34 mineurs tués suite aux manifestations, est assez révélateur des drames qui peuvent se jouer dans ce secteur.

Une gouvernance des ressources naturelles  orientée vers les intérêts des Etats africains apparait comme une solution efficace pour renverser cette tendance. Cela passe par la mise en place de politiques de développement à long terme, dans lesquelles les ressources naturelles seront considérées comme des éléments de transformation économique et sociale, et non comme une niche de prélèvement de taxes. Cela suppose aussi des investissements massifs dans les infrastructures, le capital humain, les secteurs sociaux et le renforcement des capacités de négociation des Etats, ainsi que le renforcement du rôle de ces derniers dans les secteurs. Au niveau africain, il convient aussi de s'engager sur de nouvelles orientations et de traduire en actes concrets les engagements contenus dans la vision minière africaine.

La vision minière africaine peut-elle être le moteur d'une nouvelle gouvernance des ressources minières ?

En Février 2009, les Chefs d'Etats et de gouvernements africains ont adopté la Vision minière africaine (VMA). Celle-ci repose sur le développement d'une nouvelle approche intégrée de l'exploitation des ressources minérales, soutenue par une forte volonté politique, une bonne compréhension des avantages que l'Afrique peut tirer du boom actuel des matières premières.

La VMA préconise une gestion plus avantageuse des ressources. Elle montre comment les régimes miniers pourront mieux contribuer au développement local, en s'assurant que les populations actives et les communautés jouissent des retombées bénéfiques des opérations à grande échelle de l'industrie minière et en veillant à la protection de leur environnement.

Il s'agit donc, d'un véritable changement de paradigme.  La VMA offre la possibilité de bâtir une nouvelle convergence stratégique autour d'un projet africain commun porté par l'ensemble des acteurs africains et leurs partenaires extérieurs. Néanmoins, cette vision reste trop méconnue et il faudrait que les institutions africaines tout comme ces citoyens construisent ensemble une base large d'appropriation de cette vision pour lui donner le poids politique nécessaire à sa mise en œuvre efficace. Le succès de la VMA nécessite donc une mise en cohérence de politiques sectorielles, le renforcement des institutions, ainsi que la transformation des relations de pouvoir existantes.

La VMA est la dernière d'une longue lignée de plans, programmes et visions adoptés sur le continent. Si tous ces programmes avaient pour but de mettre en place les conditions d'une transformation structurelle durable du continent, peu d'entre eux ont atteint leurs objectifs. Que cela soit en raison des déficiences intrinsèques des Etats, ou à cause de pressions externes, qui sous le manteau de l'aide, ont souvent maintenu le statu quo du sous-développement de l'Afrique.

Cette nouvelle vision africaine peut démentir les prévisions pessimistes et montrer que les secteurs des ressources  naturelles peuvent passer d'une sorte de « fatalité » pour de nombreux pays à un secteur dynamique porteur de croissance et de développement. Un pays comme le Botswana a montré qu'il est possible d'augmenter significativement le niveau de vie des peuples grâce à un bon usage des ressources naturelles. Il a réussi à sortir de la catégorie des PMA et est aujourd'hui classé comme le pays le moins corrompu d'Afrique selon le rapport de Transparency International. C'est ce message que l'ancien Président du Botswana, Festus Mogae, a  délivré  lors du dernier forum  sur le développement de l'Afrique. Et c'est un message d'espoir à partager et à diffuser et sur lequel capitaliser pour le futur!

Auteur: Cheikh Tidiane Dieye , Directeur exécutif du CACID

CEA, 2012

Carlos Lopes, allocution au VIII Forum du Développement,  2012

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