Améliorer la sécurité alimentaire en Afrique grâce à la mise en œuvre de l’Accord sur la facilitation des échanges

30 May 2017

Les barrières liées au commerce sont l’une des principales causes d’insécurité alimentaire en Afrique. Comment l’Accord sur la facilitation des échanges de l’OMC peut-il favoriser le commerce des produits agricoles et améliorer la sécurité alimentaire sur le continent ?

 

Les échanges de produits agricoles sont particulièrement faibles dans la plupart des économies africaines par rapport au poids du secteur dans leur PIB. Les chaînes d’approvisionnement agricoles moins développées, mais pourtant complexes, de la région se heurtent également à des procédures compliquées et fastidieuses à l’import et à l’export. Cette situation exacerbe l’insécurité alimentaire de l’Afrique. En encourageant la simplification du commerce de produits agricoles et en améliorant son efficacité, l’Accord sur la facilitation des échanges (AFE) de l’OMC pourrait contribuer à résoudre le problème de l’insécurité alimentaire sur le continent.

Selon la définition de l’Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO), « la sécurité alimentaire existe lorsque tous les êtres humains ont, à tout moment, un accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et nutritive leur permettant de satisfaire leurs besoins énergétiques et leurs préférences alimentaires pour mener une vie saine et active. » Cette définition repose sur les quatre piliers de la sécurité alimentaire: (1) disponibilité, (2) accès, (3) utilisation et (4) stabilité.

La sécurité alimentaire est un important défi pour de nombreux pays africains. D’après le rapport FAO-FIDA-PAM sur l’état de l’insécurité alimentaire dans le monde en 2015, 232 millions d’africains étaient encore sous-alimentés pendant la période 2014-16, ce qui correspond à 20 pourcent de la population du continent, contre une moyenne de 10,9 pourcent à l’échelle mondiale et de 12,9 pourcent dans les pays en développement.


Comment l’AFE peut-il contribuer à réduire l’insécurité alimentaire en Afrique ?

En plus des contraintes nationales/régionales de production et des pénuries de ressources, l’absence de disponibilité rapide et économique de produits alimentaires en provenance des marchés internationaux est l’une des principales causes de l’insécurité alimentaire en Afrique. Les importations sont onéreuses en raison de coûts du commerce élevés. Le haut niveau des coûts du commerce et des transactions s’explique par des procédures réglementaires fastidieuses, à l’import comme à l’export, ainsi que par l’incertitude générée au niveau des points frontaliers de destination par l’application de mesures non tarifaires (MNT) qui exigent des importateurs et exportateurs, parfois à la dernière minute, qu’ils se conforment à différentes normes, quasiment impossibles à respecter dans certains cas.

Le Programme de développement durable à l’horizon 2030 établit clairement une responsabilité collective pour la réalisation de l’Objectif de développement durable 2, qui vise à éliminer la faim et toutes les formes de malnutrition d’ici 2030. Il vise à faire en sorte que chacun ait accès tout au long de l’année à une alimentation saine, nutritive et suffisante. Cet engagement exigera des systèmes de production alimentaire durables, des pratiques agricoles résilientes, un accès équitable à la terre, à la technologie et aux marchés, ainsi qu’une coopération internationale en matière d’investissements dans les infrastructures et les technologies en vue d’améliorer la productivité agricole. Dans ce cadre, la communauté mondiale doit concentrer ses efforts sur l’Afrique, car la prévalence de la faim y est plus grave, proportionnellement plus importante, avec un faible potentiel d’amélioration en raison du manque de ressources et de financements.

La plupart des pays africains ne sont pas autosuffisants d’un point de vue alimentaire et sont donc tributaires des importations pour nourrir une population en pleine croissance. Il convient également de noter que les échanges intra-régionaux restent très limités en Afrique, notamment dans le secteur agricole, en raison de la complexité du commerce et de la logistique entre pays voisins. Les chaînes d’approvisionnement agricoles sont souvent extrêmement complexes et fragmentées, et le sont encore plus en Afrique. Cela s’explique par différents facteurs, à la plupart desquels l’AFE peut permettre de s’attaquer. Voici un bref récapitulatif de la manière dont l’AFE pourrait contribuer à résoudre ces différents problèmes.

L’élimination des difficultés rencontrées en douane ou aux frontières devrait largement contribuer à améliorer la sécurité alimentaire en Afrique. En plus des résultats spécifiques décrits ci-dessus, la mise en œuvre de l’AFE pourrait avoir des répercussions systémiques également susceptibles d’améliorer la sécurité alimentaire en Afrique.

En premier lieu, comme dans tous les secteurs, l’amélioration de l’efficacité logistique (qui est l’un des objectifs clés de l’AFE) devrait avoir des répercussions positives pour l’agriculture et le commerce des denrées alimentaires, ce qui devraient en retour se traduire par une plus grande sécurité alimentaire. Des systèmes efficaces de transport et de logistique, avec une meilleure connectivité des ports et des frontières, augmentent la taille économique des marchés, ce qui se traduit souvent par des prix plus compétitifs. Selon les estimations du Secrétariat de l’OMC, la mise en œuvre complète de l’AFE devrait se traduire par une réduction des coûts du commerce allant de 9,1 à 23,1 pourcent selon les pays. Avec une réduction potentielle de 16,5 pourcent en moyenne, l’Afrique est la région qui devrait bénéficier le plus de ces effets en matière de coûts commerciaux[1].

En second lieu, dans le cas particulier de l’Afrique, le pilier de l’accès est fragilisé, d’une part, par la faiblesse des revenus et la pauvreté généralisée et, d’autre part, par la volatilité des prix alimentaires et la constitution de stocks. Le comportement de recherche de rente des négociants de denrées alimentaires dans de nombreux pays devrait être contrecarré par l’offre accrue de produits alimentaires et les prix plus compétitifs résultant de la mise en œuvre de l’AFE.

En troisième lieu, grâce à la meilleure diffusion de l’information et à la transparence requises par l’AFE, on devrait observer une diminution des formalités administratives au sein des administrations réglementaires et commerciales, ce qui devrait permettre à de nombreux commerçants, et notamment à ceux de petite taille, de pénétrer le marché international des produits agricoles et de contribuer ainsi à la sécurité alimentaire au niveau régional.

Enfin, la création des comités nationaux de facilitation du commerce prévus par l’AFE devrait faciliter les échanges public-privé en vue d’une meilleure collaboration, notamment dans le domaine de l’agriculture, et conduire ainsi à un environnement plus favorable au commerce.


La contribution de l’AFE aux quatre piliers de la sécurité alimentaire

Les liens entre commerce et sécurité alimentaire ont été étudiés dans le rapport 2015-16 de la FAO sur la situation des marchés de produits agricoles. Il y est indiqué que bien que les effets du commerce en termes de sécurité alimentaire soient contextuels, il existe un certain nombre de données montrant les contributions positives que le commerce peut apporter dans l’amélioration de la sécurité alimentaire. Le but fondamental de l’AFE consiste à rendre le commerce plus simple et plus facile, et donc à renforcer la capacité des entreprises et des pays à commercer et développer les échanges de biens et services. L’AFE devrait donc contribuer ainsi à améliorer la sécurité alimentaire. Sachant que l’Afrique est particulièrement mal classée en termes de production alimentaire et qu’elle reste fortement tributaire des importations, les répercussions positives de l’AFE devraient être plus importantes en Afrique que dans d’autres régions ou pays souffrant d’insécurité alimentaire. Voici en bref comment l’AFE pourrait contribuer à renforcer les quatre piliers de la sécurité alimentaire en Afrique.


Disponibilité

En accélérant l’importation et l’exportation des marchandises, et notamment des marchandises en transit, les pays africains s’assureraient un approvisionnement fiable en produits alimentaires issus des marchés extérieurs lorsqu’ils en ont besoin. En ce qui concerne l’Afrique, la plupart des pays sont des importateurs nets de produits alimentaires, avec un énorme potentiel de développement du commerce intra-régional de produits agricoles. En favorisant l’accélération et la simplification des importations et des exportations, l’AFE devrait permettre au continent de mieux exploiter ce potentiel et de s’assurer un approvisionnement rapide en produits alimentaires sur les marchés extérieurs chaque fois que cela est nécessaire. Cela permettrait également de faciliter la création de chaînes de valeur et de chaînes d’approvisionnement agricoles.


Accès

Comme indiqué, la mise en œuvre de l’AFE devrait permettre de réduire les coûts de transaction et de garantir un approvisionnement plus régulier en denrées alimentaires en vue d’éviter les insuffisances de l’offre. Cela devrait se traduire par des prix comparativement plus bas, et donc par une grande accessibilité des produits alimentaires.


Utilisation

En général, les échanges commerciaux élargissent la palette de produits alimentaires disponibles sur les marchés nationaux, en ajoutant de nouveaux produits aux options offertes par la production nationale. En éliminant les goulets d’étranglement aux frontières et en harmonisant l’application des normes relatives aux aliments, la mise en œuvre de l’AFE devrait améliorer la diversité nutritionnelle des produits présents sur les marchés africains. À l’heure actuelle, il existe de nombreux produits alimentaires qui ne peuvent pas être importés en raison d’un manque de connaissance et de l’application arbitraire de normes SPS, ce qui peut parfois entraîner la perte de denrées périssables aux points de contrôle frontaliers. L’AFE répond à ces préoccupations dans le cadre de ses dispositions relatives aux décisions préalables (advance rulings), aux certifications en ligne (e-certifications) et au dédouanement accéléré des produits périssables.


Stabilité

L’instabilité de l’approvisionnement en denrées alimentaires constitue un problème grave pour de nombreux pays africains, en particulier dans un contexte marqué par des catastrophes naturelles, des crises prolongées ou des situations de sécheresse ou de famine dans certaines régions du continent. La stabilité de la sécurité alimentaire passe bien sûr par la disponibilité des denrées alimentaires, mais surtout par la capacité à combler les déficits alimentaires de manière réactive en cas de pénurie. En garantissant la fluidité des échanges internationaux et en réduisant les délais d’importation et d’exportation, l’AFE devrait contribuer à assurer un approvisionnement constant, rapide et économique en produits alimentaires partout où ils sont nécessaires.

Une mise en œuvre, deux résultats

En éliminant les inefficiences du commerce et en réduisant les goulets d’étranglement aux frontières, il est possible d’améliorer de manière significative la viabilité et la fiabilité des chaînes d’approvisionnement agricoles en Afrique, ce qui devrait contribuer à garantir une sécurité alimentaire durable sur le continent.

Suite à sa ratification par le nombre requis d’États membres de l’OMC, l’AFE est aujourd’hui entré en vigueur et les efforts de mise en œuvre sont en cours. Les délais prolongés de mise en œuvre, associés aux possibilités d’assistance technique, permettront aux pays africains d’adopter et de mettre en place les instruments législatifs, réglementaires et fonctionnels nécessaires de manière adaptée à leurs besoins spécifiques. La mise en œuvre de ces engagements devrait en retour faciliter le commerce des produits agricoles et contribuer à améliorer la sécurité alimentaire du continent. Pour que ces effets positifs se concrétisent, il est indispensable que les pays africains placent les mesures de simplification et d’amélioration des procédures aux frontières au centre de leurs priorités, afin d’accélérer les importations et les exportations de produits agricoles et alimentaires. L’importance de l’infrastructure réglementaire, que ce soit aux frontières ou au-delà de celles-ci, ne doit pas être sous-estimée, car elle joue un rôle déterminant pour créer un environnement favorable au commerce des produits alimentaires.

Il est tout à fait légitime de vouloir faire preuve de prudence en matière de commerce agricole, notamment en ce qui concerne les normes de sécurité. Mais détourner les yeux et ignorer la capacité du commerce à garantir un approvisionnement alimentaire fiable pour les populations vulnérables irait à l’encontre de la légitimité éthique et juridictionnelle, bien qu’il soit également important de conserver une marge d’action politique. La mise en œuvre de l’AFE constitue une occasion inégalée de mettre en place des mesures susceptibles d’améliorer la sécurité alimentaire au niveau national et régional en Afrique, tout en conservant l’espace politique souhaité et en appliquant des normes légitimes de sécurité.

Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et ne représentent pas nécessairement les opinions de la FAO, de ses comités, ou de ses organes.

Auteur : Ahmad Mukhtar, Économiste, commerce et sécurité alimentaire, Organisation des Nations unies pour l'alimentation et l'agriculture (FAO). 


[1] OMC, Rapport sur le commerce mondial 2015 (Genève, 2015)

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