Entretien avec Kalilou TRAORE, Commissaire en charge de l'industrie et du secteur privé de la Commission de la CEDEAO

11 December 2014

Dans cet entretien le commissaire aborde avec Passerelles quelques sujets d'actualité dont l'état d'avancement de l'intégration régionale, la politique industrielle de la CEDEAO, l'APE, les défis auxquels la CEDEAO fait face ainsi que les opportunités qu'elle peut saisir.

Vous avez été nommé récemment Commissaire en charge de l'industrie et du secteur privé de la Commission de la CEDEAO dans un contexte où ce secteur occupe une place encore faible dans le PIB régional. Est-ce le signal politique d'un regain d'intérêt pour l'industrialisation en Afrique de l'Ouest?

C'est d'abord le signe d'une volonté plus affirmée des Chefs d'État de renforcer les capacités des institutions de la CEDEAO  en faisant les réformes nécessaires.

La  création de ce département que j'ai l'honneur de diriger répond à un besoin pressent d'accélération de notre développement  économique au regard des nombreux challenges que la mondialisation nous impose.

La région veut sortir de la logique actuelle d'exportation de matières premières et d'importation de produits manufacturés. C'est un cercle vicieux d’accentuation de la pauvreté et des inégalités. Il faut arriver à faire décoller l'industrialisation pour créer le cercle vertueux du développement durable.

 

Le potentiel industriel de l'Afrique de l'Ouest est certes important, mais les défis semblent quasi insurmontables. Parmi ces défis, il y a le fait que la plupart des capitaux nécessaires au développement du secteur industriel sont attendus de l'extérieur. Il n'y a t-il pas un risque de consolidation de l'extraversion économique? Comment comptez-vous mobiliser et impliquer le secteur privé régional?

Le potentiel industriel régional est effectivement important au regard des besoins croissants du marché régional et du développement des besoins des marchés mondiaux dans les domaines où nous avons des avantages comparatifs.

Le financement des investissements industriels est, entre autres, une contrainte importante  à laquelle nous devons faire face. Pour cela nous avons besoin de mobiliser aussi bien les ressources extérieures que les ressources domestiques.

Les ressources extérieures génèrent le transfert de technologie dont nous avons besoin.

Les ressources domestiques et l’entreprenariat local sont nécessaires pour renforcer le partenariat avec l'extérieur. Il y a de la place pour tout le monde.

Dans notre stratégie de soutien au secteur privé, nous avons un volet important de promotion des entreprises régionales à côté des entreprises extérieures.

Notre stratégie du secteur privé conduit également à des programmes de consolidation de l'environnement des affaires et de l'intégration du marché financier régional pour multiplier le niveau des investissements.

Par exemple nous sommes en train de finaliser la mise en place d'un mécanisme de garantie  régionale qui devrait permettre de doubler notre capacité de mobilisation des investissements directs étrangers estimés à 16 milliards de dollars US pour 2013.

 

Au moment où la CEDEAO travaille d'arrache-pied pour mettre en œuvre  ses politiques régionales, notamment la politique industrielle, un pays comme le Nigeria, représentant à lui-seul plus de la moitié du PIB régional a estimé que la mise en œuvre de l'Accord de partenariat économique (APE) pourrait nuire à ses capacités d'industrialisation. Le Nigeria a t-il raison d'être préoccupé?  Que pouvez-vous dire pour dissiper ses craintes?

Le Nigeria est la première  économie du continent et un grand défenseur de l'intégration régionale. Le Nigeria participe activement à toutes les décisions de la CEDEAO  y compris celles relatives à la libre circulation et à la conclusion de l’accord  de partenariat économique avec l'Union Européenne. La décision de conclusion de l'APE  a été prise suite à un  consensus au niveau des experts, des ministres et des chefs d'Etat après plusieurs années de négociation.

L'APE a été négocié en tenant compte de deux impératifs : d’une part,  la protection  des secteurs sensibles que chaque pays a identifiés  et d’autre part, la  libéralisation des biens sociaux et les intrants dont les États de la région ont besoin. Le Nigeria étant le plus grand pays de la région, ses industries seront les premières à bénéficier des opportunités de l'APE.

Beaucoup  de personnes critiquent l’accord sans en connaitre le contenu  encore moins les enjeux. Nous appelons ainsi les organisations professionnelles et les organisations de la société civile à lire les documents de l'accord en vue de comprendre les enjeux et défis  et s'en approprier.

Nous restons à leur disposition pour apporter tous les éclairages nécessaires.

 

Certaines études montrent que l'un des impacts de l'APE est le détournement du commerce et le rétrécissement du commerce intra-régional. Si cette hypothèse est exacte, comment pouvez-vous la concilier avec vos efforts sur l'industrialisation sachant que le marché de la CEDEAO est le plus grand consommateur des produits industriels de la région?

Tout accord d'échanges  préférentiels a pour but, entre autres, de créer des détournements de commerce au profit des parties concernées.

Dans le cas de l'APE, les travaux ont été conduits  dans ce sens. Le commerce régional à été mis à l’abri de la concurrence des produits européens par la protection des secteurs sensibles et ne sera pas menacé  par le détournement du commerce.

Cet accord est équilibré et profite aux deux parties. En effet du coté de la CEDEAO,  la région pourra renforcer ses parts de marché en Europe grâce à un accès total au marché.

Pour l’Union  Européenne qui a  perdu ces dernières années une grande partie de son marché en  Afrique au profit des autres pays notamment les puissances émergentes, cet accord va lui permettre de se repositionner sur  certains segments de nos échanges.  Ceci ne se fera pas au  détriment de la région Ouest africaine.

Chaque partie espère donc tirer un profit de l'accord ce qui donne à l'APE son sens logique.

 

Vous avez pris des initiatives ambitieuses dans le développement des chaines de valeurs en Afrique de l'Ouest. Quels sont les secteurs prioritaires que vous ciblez et pourquoi?

L'expérience des pays émergents en matière de développement industriel  a montré l'importance de l'intégration  dans les chaînes de valeur mondiale avec la mondialisation de la production industrielle.

Nous ne pouvons pas être en reste dans ce processus pour cela nous sommes  en train de formuler avec nos partenaires et notamment la Banque Mondiale, un programme régional qui va aider les pays à mieux maîtriser leur processus d'intégration dans ces chaînes de valeur en fonction de leurs secteurs prioritaires.

Certains secteurs sont communs à plusieurs pays et pourront mutualiser les efforts avec des projets communs entre ces pays. C'est le cas de l'anacarde, du coton, de l'hévéa et du cacao par exemple.

En 2015 nous lancerons ce processus avec les États.

 

 

 

 

 

 

 

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