Instauration d’une monnaie unique dans l’espace CEDEAO et développement d’un marché régional intégré en Afrique de l’Ouest : quelles liaisons ?

5 February 2010

Depuis 1960 qui a vu l'indépendance de la plupart des pays d'Afrique subsaharienne, dont nous fêtons le cinquantenaire         cette        année, l'intégration monétaire revient dans les débats comme une arlésienne. En Afrique de l'Ouest, une coopération active a débuté en 1975 avec la création       de        la                     Chambre                   de Compensation de l'Afrique de l'Ouest, dont les résultats encourageants ont fait germer en mai 1983, l'idée d'une monnaie commune pour la région. Le 20  avril  2000  à  Accra  (Ghana),  six pays ouest-africains (Gambie, Ghana, Guinée, Liberia, Nigeria, Sierra Leone) ont  annoncé  leur  intention  de  créer une  Union  monétaire  en Afrique  de l'Ouest à côté de l'UEMOA. Le projet prévoyait une fusion ultérieure de cette seconde                    union    monétaire     avec l'UEMOA, afin de faire coïncider les frontières de l'Union monétaire  avec celles de la CEDEAO. Ce scénario conduirait l'UEMOA à renoncer au Franc CFA pour adopter l'ECO, nouvelle monnaie régionale dont le régime de change vis-à-vis de l'Euro et du Dollar n'est pas encore précisé.

La déclaration d'Accra était assortie de critères de convergence relatifs à l'inflation, aux finances publiques et aux           réserves   de    change.    Pour organiser la surveillance multilatérale du processus de convergence et préparer     l'Union   Monétaire,  une banque           centrale,          l'IMAO            (Institut Monétaire de l'Afrique de l'Ouest) fut créée à Accra. En avril 2002, la Zone Monétaire Ouest Africaine (ZMOA) fut instaurée, et chaque pays s'engagea à maintenir  son  taux  de  change  à l'intérieur d'une bande de fluctuations de          15%     par           rapport     au Dollar. Cependant à la fin de l'année 2002, les Etats, constatant l'insuffisance de la convergence, repoussèrent l'Union Monétaire au 1er  juillet 2005 et actualisèrent les critères de convergence : critères macroéconomiques principaux et    critères          secondaires,                plus structurels. Depuis lors, l'inertie est palpable, s'agissant de la mise en place de la monnaie unique CEDEAO. Comment peut-on l'expliquer ? Les problèmes de déficit de convergence nominale des économies sont-ils seuls responsables ?  Qu'en  est-il  de  la volonté politique des Etats de la CEDEAO ? La création de la monnaie unique CEDEAO ne pourrait-elle pas, au contraire, favoriser la convergence des économies de la région ? Enfin, quels liens de causalité entretiennent le développement du commerce intra régional et l'existence d'une monnaie unique au niveau régional ?

La CEDEAO,  une zone monétaire optimale (ZMO) ?

Sur un plan théorique, la plupart des recherches      montrent         que      si          les bénéfices d'une monnaie unique sont potentiellement importants entre les pays ouest africains (en particulier en termes de commerce régional et de performance macroéconomique), les coûts n'en demeurent pas moins importants  (Masson  et  Pattillo  2001, 2002, Benassy-Quéré et Coupet 2005, Houssa 2008, Tapsoba 2009). En effet, les analyses montrent que la divergence des chocs est si importante entre les économies ouest africaines que les coûts d'une union monétaire au niveau de la CEDEAO risqueraient d'être       plus      importants      que      les bénéfices attendus. En particulier, le fait que les pays de l'UEMOA soient importateurs nets de pétrole, alors que le Nigeria, véritable géant économique de la zone, soit plutôt exportateur net de pétrole, rend a priori difficile la mise en place d'une politique monétaire commune à l'espace CEDEAO, dans la mesure où les pays de l'UEMOA et le        Nigeria  ne  sont  presque  jamais dans la même phase du cycle économique  lors  de  la  survenance d'un choc d'offre (hausse ou baisse du prix du pétrole).

Une politique monétaire commune à des pays en opposition de phase dans le cycle économique ne peut être optimale et induirait tôt ou tard la tentation             pour     certains           pays       de récupérer leur souveraineté monétaire afin de faire face aux défis spécifiques de           leurs    économies     respectives. Rappelons que la théorie originelle des zones monétaires optimales (ZMO) établie par Mundell (1961) considère la perte de la politique monétaire au plan national comme le principal coût de l'adhésion d'un pays à une union monétaire. Au titre des bénéfices attendus, il convient de mentionner en particulier  la  réduction des  coûts  de transaction liés aux échanges. En outre, deux conditions sont requises pour que les gains d'une union monétaire              soient       supérieurs   aux coûts :  le  caractère  symétrique  des chocs qui affectent les différentes économies,        et               l'existence        de mécanismes alternatifs (par exemple une grande flexibilité des marchés) devant       prendre       le relais       des ajustements du taux de change, lorsque surviennent    des       chocs asymétriques.

Cependant,     d'autres    arguments plaident pour la mise en place d'une monnaie unique CEDEAO. En effet, l'existence même d'une telle union monétaire pourrait être source de développement du commerce régional et donc de lissage intra régional des chocs affectant les économies de la CEDEAO.

En outre, il peut se développer la notion de partage des risques, illustrée par la mobilité accrue des facteurs de production,      la         mise    en        place d'institutions comme les fonds de compensation, et le développement des marchés financiers régionaux.

En particulier, Ouedraogo (2003) développe une analyse stimulante de la CEDEAO  comme zone monétaire potentiellement    optimale,   en    se fondant sur les analyses du « second Mundell » (Mundell 1973, 2001), qui prend du recul par rapport à son article de   1961,   en        optant  pour     une appréciation « relative » de la notion d'optimalité.

En effet, pour Ouedraogo, le principe de partage des risques qu'illustre la centralisation des réserves de change d'une     part   et,    d'autre   part,   la différenciation des appareils productifs nationaux, lesquels, au lieu d'être une source de divergence d'intérêts quant à l'utilisation ou non du taux de change comme                instrument              d'ajustement, devient un facteur de stabilisation de la zone monétaire, concourent à plaider pour un schéma volontariste dans la mise en place de la monnaie unique CEDEAO.

Ainsi, pour Ouedraogo (2003, op.cit. P. 135)  « cette  théorie  complète  des zones monétaires optimales permet en outre de percevoir les principaux éléments de coopération entre Etats membres d'une union monétaire, une coopération destinée à renforcer, voire pallier, les mécanismes « naturels » d'ajustement que sont notamment la mobilité des facteurs de production et la flexibilité des salaires ». Dans cette lignée, Tapsoba (2009, op.cit.P.4) part de l'idée selon laquelle le lancement d'une  monnaie          unique             réduit              la fréquence des chocs asymétriques et favorise           le                   développement                       de mécanismes d'ajustement alternatifs aux politiques monétaire et de change. Il étudie les mécanismes que les Etats ouest africains peuvent mettre en œuvre    pour              réduire                        les        coûts d'ajustement une fois la monnaie unique en place. Au titre de ces mécanismes,  il  montre  «  d'une  part que                  l'intégration    commerciale augmente            significativement                                la symétrie des chocs, et d'autre part que le principal canal de partage des risques hétérogènes est l'épargne ».

Le développement du marché régional en Afrique de l'Ouest : condition préalable ou postérieure à la mise en place d'une monnaie unique pour la CEDEAO ?

Les enseignements de la zone UEMOA

Sur la base des critères qui fondent l'optimalité d'une zone monétaire, il ne fait guère de doute que l'UEMOA n'en est pas une. En effet, les études empiriques montrent qu'il n'y a pas eu d'augmentation du caractère symétrique des chocs (faible corrélation des chocs liés aux termes de l'échange). Ceci s'explique notamment par la forte spécialisation des pays dans la production et surtout l'exportation de quelques matières premières, ce qui exclut une complémentarité entre eux. En  outre,  il         existe   une      forte hétérogénéité      des     structures économiques dans une zone où trois types  d'économie  coexistent :  des économies       sahéliennes       fortement dépendantes des aléas climatiques (Burkina, Mali, Niger), des économies relativement industrialisées et à forte dominance des activités de services (Côte d'Ivoire, Sénégal) et enfin des économies côtières dont la dynamique est clairement tirée par le commerce d'import-export (Bénin, Togo).

Pour ce qui concerne le critère relatif à la mobilité de la main d'œuvre, cette dernière est restée très faible en dépit de l'existence du Traité de l'UEMOA qui prévoit dans son article 4, la libre circulation et le droit d'établissement des personnes exerçant une activité indépendante            ou       salariée.          Les mouvements migratoires semblent être plus liés aux déterminants historiques et           culturels          qu'aux ajustements économiques. De plus, les difficultés que connaît la Côte d'Ivoire, pays le plus important de l'Union sur le plan économique, n'ont pas facilité les migrations de travailleurs en direction de ce pays, dans un contexte de regain nationaliste illustré par les controverses autour de la notion « d'ivoirité ».

Enfin, la faible flexibilité des prix relatifs      dans     des                   économies structurellement oligopolistiques, le bas niveau du taux d'épargne couplé à la      faible               profondeur      du        marché financier        régional,                réduisant      les transferts intra communautaires au plan microéconomique et la faiblesse des fonds structurels empêchant la mise           en                    place               de        politiques d'envergure            macroéconomique          et sectorielle de convergence des pôles régionaux, ont entretenu l'immobilisme du point de vue de la transformation de l'UEMOA en une zone monétaire optimale. De plus, le commerce intra- régional est resté faible, du fait notamment de la structure extravertie des économies (priorité à l'exportation vers les pays du Nord de matières premières agricoles et non agricoles), de l'étroitesse des marchés, des coûts de transport élevés, de la faible productivité           du      capital             et         de nombreuses entraves tarifaires et non tarifaires aux échanges. Dans ce contexte, pourquoi la CEDEAO, qui pour une grande part, réplique les configurations                 économiques structurelles de l'UEMOA, réussirait à devenir une zone monétaire optimale, là où l'UEMOA a échoué ?

Une monnaie unique pour la CEDEAO ?

Plusieurs arguments plaident pourtant en faveur de la capacité de la CEDEAO à devenir une ZMO. Tout d'abord, l'argument libéral de la taille du marché permet de dire que tout choc affectant une économie de la CEDEAO pourrait être plus vite amorti de manière endogène dans l'espace CEDEAO que dans l'UEMOA, du fait de la taille importante du marché régional CEDEAO, suivant en cela la « loi des grands nombres ». Ensuite, les travaux du CILSS sur les sous- espaces régionaux au sein de la CEDEAO montrent qu'il existe des flux d'échanges            historiquement                       et culturellement fondés beaucoup plus pérennes que ceux existant dans l'UEMOA. A titre d'illustration, les échanges entre le Togo et le Ghana, ou entre le Bénin et le Nigéria,      ou encore entre le Niger et le Nigéria, le Sénégal et la Gambie, au sein desquels les proximités ethniques, historiques et culturelles jouent un rôle-clé, sont de loin supérieurs en volume à ceux qu'on peut noter entre la plupart des pays membres de l'UEMOA.

Par ailleurs, contrairement à l'UEMOA, la CEDEAO dispose d'un pays leader, le Nigeria, potentiellement capable de jouer le rôle de « prêteur en dernier ressort » dans les premiers pas de la monnaie unique, en supportant les coûts de la coordination régionale. A contrario,  l'UEMOA pourrait  apporter sa grande expérience de gestion d'une union monétaire, notamment les défis rencontrés     au        quotidien                     par       la Commission de l'UEMOA qui a pour mission  de        renforcer         la                     base économique de la monnaie commune CFA et, partant, les innovations institutionnelles mises en place (par exemple, le principe de la surveillance multilatérale).

On touche ici aux limites du caractère strictement économique du projet de création                  d'une                   monnaie unique CEDEAO.              La        dualité « pays    de l'UEMOA »                       versus « pays  non UEMOA »  recoupe  implicitement  la dualité  « pays  francophones  versus pays  anglophones »,  les  lusophones ne pesant pas beaucoup sur un plan géostratégique.                        Les                   différences linguistiques cachent des différences de perception et de fonctionnement très marquées. A titre d'illustration, il convient de se référer aux différences historiques liées à la création au début du vingtième siècle de la Zone Sterling (Zone                d'arrangement   monétaire d'Afrique de l'Ouest en 1913, et d'Afrique de l'Est en 1919) et de la Zone Franc (1939).

L'autonomie      accordée    par    les britanniques aux différents territoires colonisés dans la gestion monétaire et la responsabilité qui va avec (création de     caisses d'émission),                 tranche singulièrement avec la tutelle française sur la gestion monétaire de ses colonies               (création         du                    compte d'opérations dès les années 1920, et maintien du Siège de la BCEAO à Paris jusqu'en 1973). De fait, il convient de ne pas éluder les arrière- pensées pouvant exister autour des enjeux réels ou supposés de la création        d'une   monnaie                    unique CEDEAO, enjeux liés aux logiques de « pré-carré » et         de        sphères d'influence, à la fois des pays du Nord (France versus Grande Bretagne) et des pays du Sud (Pays francophones versus Nigeria).

Ainsi, d'un point de vue politique, la mise en place d'une monnaie unique CEDEAO est un défi qui mériterait d'être   relevé   à   plus   d'un   titre : l'existence                  d'une   telle     monnaie contribuerait à donner une caution d'indépendance d'esprit des chefs d'Etats de la région et de fondement économique à un espace régional dont les faits d'armes sont pour l'essentiel, politiques (résolution de conflits), contrairement         à          ses       missions originelles   (Communauté    Economique). Elle permettrait également de couper le cordon ombilical avec la France sur un plan symbolique, reproche récurrent adressé au Franc CFA et à l'UMOA/UEMOA, avec une connotation particulière l'année du cinquantenaire des indépendances. Elle obligerait également les dirigeants ouest africains, par le biais d'une gouvernance irréprochable, à assumer toutes     les                    contreparties  de l'indépendance politique et tester « en grandeur                   nature »                      leur         volonté régulièrement affichée d'œuvrer pour l'intégration régionale.

D'un   point   de    vue    strictement pragmatique, l'idée d'une monnaie unique CEDEAO rattachée à un panier de monnaies (Dollar, Livre Sterling, Euro)2, plutôt qu'à une seule devise, semblerait être la meilleure option. En effet, un tel choix redonnerait des marges de manœuvre plus grandes aux politiques macroéconomiques et sectorielles de la région, qui ne seraient plus obligées de suivre le mouvement            des         taux   d'intérêt directeurs de la Banque Centrale Européenne à l'instar de ce qui se passe à l'heure actuelle avec la BCEAO dont le principal objectif est la défense du       taux     de        change Euro/FCFA. De fait, la question de l'arbitrage  « inflation/croissance »  en Afrique de l'Ouest se poserait sur la base des caractéristiques effectives des économies de la région et des canaux de transmission entre le secteur réel et le secteur monétaire, et non de           la                  recherche          d'une hypothétique                            crédibilité                                antiinflationniste dont la justification est d'autant moins solide que l'inflation n'est pas d'origine monétaire dans l'UEMOA.

En outre, un tel choix de rattachement à un panier de monnaies constituerait une forte incitation à la diversité géographique      des        échanges commerciaux entre les pays de la CEDEAO et le reste du monde. A l'heure actuelle, même au sein de l'UEMOA, la France n'est plus le premier partenaire commercial des économies de l'Union, les pays asiatiques occupant désormais la première place. A fortiori, pour un pays comme le Nigeria, ses quatre premiers fournisseurs sont le Royaume-Uni, les Etats-Unis, la Chine et l'Allemagne. De même le Ghana a comme principaux fournisseurs, la Chine, le Nigeria, les Etats-Unis et l'Afrique du Sud.

1    Professeur  Agrégé  des  Facultés  de Sciences  Economiques  à  l'Université de       Lomé   (Togo)  et       Conseiller Technique            auprès de                   l'Agenda

« Coton-Textile » de la Commission de l'Union   Economique   et   Monétaire Ouest Africaine         (UEMOA)              à Ouagadougou    (Burkina        Faso). Contact : knubukpo@uemoa.int

2    Le Yuan chinois est ancré au Dollar.

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