L’Afrique et l’initiative chinoise « One Belt, One Road » : pourquoi maintenant, et quel avenir ?

23 September 2016

Quelles sont les implications de l’investissement extérieur croissant de la Chine pour le continent africain, en particulier dans le cadre de l’initiaitve chinoise « One Belt, One Road » ?


Les flux d’aide, de commerce et d’investissement entre la Chine et l’Afrique font partie des catalyseurs du début d’intégration de cette dernière aux chaînes de valeur mondiales. Ils sont le résultat de changements survenus au milieu des années 90, avec par exemple la fin de l’apartheid en Afrique du Sud et le passage de la Chine au statut d’importateur net d’énergie. Pour la Chine, il s’agit alors d’approfondir ses liens économiques avec l’Afrique dans une volonté officielle de s’assurer un accès aux ressources énergétiques en échange de davantage d’aide, de commerce et d’investissement. Les politiques mises en place dans cette optique comprennent l’octroi de préférences commerciales aux pays les moins avancés et un soutien financier à certaines zones économiques spéciales. Il s’ensuit deux décennies de croissance spectaculaire des échanges commerciaux, la Chine devenant en 2009 le premier partenaire commercial de l’Afrique. Ces flux commerciaux sont toutefois largement dominés par l’achat de matières premières africaines par la Chine et la vente en retour de produits manufacturés chinois à l’Afrique – une caractéristique historique des flux commerciaux avec l’Afrique qui est sujette à controverse. Les flux d’investissement sont eux-aussi largement tournés vers l’accès aux ressources.

La diminution drastique de la demande d’exportations chinoises à la suite de la crise financière mondiale permet d’expliquer en partie pourquoi la demande chinoise de matières premières a chuté depuis lors. Le ralentissement consécutif de la croissance du PIB de la Chine oblige les dirigeants politiques chinois à rechercher un avenir économique au-delà du modèle manufacturier existant, fondé sur l’exportation de biens à forte intensité de main d’œuvre et à faible valeur ajoutée. Le taux et le niveau élevés d’épargne en Chine et le vieillissement rapide de la population sont deux des facteurs incitant les dirigeants chinois à rechercher des opportunités d’investissement à l’étranger (figure 1). Cet article détaille la logique économique et les alternatives émergentes de financement du développement qui s’inscrivent dans le cadre de l’initiative « One Belt, One Road » (OBOR), en s’intéressant aux liens entre cette initiative et le continent africain, la région du monde la moins avancée économiquement, mais qui abrite d’abondantes richesses naturelles et humaines encore inexploitées.
 

Les motivations économiques de l’initiative « One Belt, One Road » (OBOR)

Après avoir été principalement destinataire d’investissement direct à l’étranger (IDE) pendant trois décennies, la Chine est en train de devenir un important investisseur à l’étranger. La figure 1 illustre la convergence des flux d’investissement entrant et sortant[1].
 

Figure 1 : Les flux d’investissement (entrant et sortant) entre la Chine et le reste du monde, 1990-2014

 

Source : Johnston (à paraître en 2017).

Les flux d’investissement sortant ont commencé à susciter une attention politique à la fin des années 1990, lorsque la Chine a lancé sa politique « Going Out » pour encourager de façon sélective certains investissements à l’étranger. Les motivations de cette politique comprenaient notamment l’acquisition de ressources naturelles, la capture de parts de marché à l’étranger, le développement de la notoriété de certaines marques chinoises et l’acquisition de technologies étrangères. Les importantes réserves de change de la Chine accumulées depuis la crise monétaire asiatique de la fin des années 90 ont également joué un rôle. L’instrument privilégié d’investissement, à savoir les emprunts d’État américains, présentait non seulement un faible rendement, mais également un risque de change. Après la crise financière mondiale, la demande américaine d’importations en provenance de Chine a également commencé à diminuer, une raison de plus pour la Chine de diversifier ses intérêts.

Un autre facteur est la démographie. Les politiques rigoureuses de planification familiale ont eu pour conséquence une chute spectaculaire de la part des jeunes dans la population chinoise, avec pour résultat une période de « dividende démographique » pendant laquelle une grande partie de la population était en âge de travailler et est venue accroître la production par habitant du pays. Mais cette population active est maintenant en train de diminuer, poussant les salaires à la hausse et la productivité totale à la baisse. Pour conserver le même niveau de production par habitant, la Chine doit désormais produire davantage par travailleur que pendant sa période de dividende démographique. Une façon d’y parvenir consiste pour la Chine à transférer ses activités de production à forte intensité de main d’œuvre et faible valeur ajoutée à l’étranger, et à s’engager dans des industries et services à plus forte valeur ajoutée.

Une comparaison des salaires entre l’un des centres manufacturiers chinois à forte intensité de main d’œuvre, la province de Guangdong, et un parc industriel émergent en Éthiopie explique pourquoi l’Afrique est en ligne de mire pour la réalisation du premier objectif. Le salaire minimum est d’environ 300 US$en 2016 à Guangdong. Dans le parc industriel de Hawassa en Éthiopie, qui devrait ouvrir ses portes en octobre 2016, le salaire moyen devrait être de l’ordre de 50 US$ par mois. L’Afrique subsaharienne se situe en outre au tout début de sa propre période potentielle de dividende démographique – un stade comparable à celui de la Chine d’il y a trente ans sur la courbe démographique et développementale.

Une délocalisation réussie des activités manufacturières à forte intensité de main d’œuvre permettra également de générer une demande parallèle pour une partie de la capacité industrielle chinoise désormais excédentaire. La chute de la demande d’exportations chinoises et la croissance antérieure disproportionnée des investissements signifient que la Chine abrite aujourd’hui un excédent de capacités dans tout un éventail de sous-secteurs industriels, comme par exemple dans l’acier. Les capacités industrielles incomplètement réalisées et les opportunités substantielles offertes par les secteurs de la construction en Afrique pour les entreprises chinoises ont suscité un flux continu d’investissements dans l’acier et le minerai de fer africain[2]. Sur les 60 milliards de dollars de prêts promis par la Chine aux pays africains lors du sommet du Forum sur la coopération sino-africaine à Johannesburg fin 2015, plus de la moitié est destinée à la construction d’infrastructures.

La Chine s’est engagée sur des dizaines de projets d’infrastructures de grande envergure en Afrique, dans le secteur de la production d’électricité et également dans les transports. Le tableau 1 répertorie certains de ces projets, parmi les plus importants, et illustre l’ampleur géographique et sectorielle des investissements infrastructurels de la Chine en Afrique[3]. Le projet phare de cette liste est très probablement le Standard Gauge Railway au Kenya. Son importance est à la fois d’ordre économique et politique, et s’explique notamment par l’initiative OBOR de la Chine et sa « route de la soie maritime ».
 

Tableau 1 : Exemples de projets d’infrastructures à grande échelle financés par la Chine en Afrique

Source : Mail and Guardian (2015).
 

L’initiative OBOR

Le président chinois Xi Jinping a annoncé le projet de « ceinture économique de la route de la soie » en 2013, lors d’une visite au Kazakhstan. Plus tard dans l’année, en Asie du Sud-Est, il lançait l’idée d’une « route de la soie maritime du 21ème siècle ». Cette combinaison est désormais couramment appelée l’initiative OBOR. Elle rappelle le fait que pendant plus de mille ans, la Route de la Soie a été la première « autoroute commerciale » du monde. L’initiative encourage officiellement cinq domaines de coopération : (1) la coordination des politiques de développement, (2) la construction d’infrastructures et de réseaux de services publics, (3) le renforcement des liens commerciaux et d’investissement, (4) le développement de la coopération dans le domaine financier et (5) le développement des échanges sociaux et culturels.

Le lien historique le plus direct avec l’Afrique remonte aux flottes maritimes chinoises du 14ème siècle, qui fréquentaient la côte orientale de l’Afrique, et plus particulièrement une région qui fait désormais partie du Kenya actuel. Cela contribue à expliquer pourquoi le Kenya a été le pôle choisi par la Chine pour l’initiative OBOR en Afrique. Avec une économie régionale et côtière relativement porteuse, ainsi qu’un port d’importance régionale pour l’Afrique de l’Est (à Mombasa), le Kenya est également important en termes de géographie économique[4]. Les voies ferroviaires financées par la Chine devraient permettre de mieux connecter le Kenya et ses ports à un certain nombre d’économies voisines dépourvues de littoral, telles que l’Ouganda, le Sud-Soudan, le Rwanda et le Burundi, ouvrant de nouvelles opportunités commerciales intra-africaines et internationales par la même occasion. En juillet 2016, la Tanzanie, pays côtier voisin, a également signé un accord de prêt à hauteur de 7,6 milliards US$ avec la Banque d’import-export de Chine (China Exim Bank) pour la construction d’une voie ferroviaire qui reliera de la même manière la Tanzanie à ses voisins régionaux – l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi et la République démocratique du Congo.

L’ampleur des besoins de l’Afrique en matière d’infrastructures et de solutions innovantes pour les financer – ainsi que la capacité et la volonté de la Chine d’y répondre – est telle que Justin Lin, ancien économiste en chef de la Banque mondiale et professeur à l’université de Beijing, a affirmé que l’initiative OBOR devrait se transformer en initiative « One Belt, One Road, One Continent » (« une ceinture, une route, un continent »). La Chine a déjà officiellement promis d’aider l’Afrique, via l’Union africaine, à construire les bases d’un réseau complet de transports. Elle est également fortement impliquée dans le développement des capacités africaines de production d’électricité (voir tableau 1 pour des exemples). D’après des estimations de la Banque mondiale, le besoin de financement en infrastructures de l’Afrique s’élève à près de 38 milliards US$ par an, en plus des 37 milliards annuels nécessaires à leur fonctionnement et à leur entretien. Cela correspond à près de 12 pourcent du PIB africain, le déficit de financement étant évalué à près de 35 milliards US$.

En parallèle, dans le cadre plus général de l’ensemble des objectifs formant l’initiative OBOR, la Chine est en train de mettre en place un éventail impressionnant de nouvelles ressources et institutions de financement du développement, avec en premier lieu la création de la Banque asiatique multilatérale d'investissement pour les infrastructures, qui a son siège à Beijing, et celle de la Nouvelle banque de développement (précédemment BRICS Development Bank), qui a son siège à Shanghai. La première compte de nombreux pays développés parmi ses membres, tandis que la seconde est réservée aux pays en développement. Un fonds « route de la soie » (Silk Road Fund) de 40 milliards US$ a été en outre créé en 2014 pour encourager le développement le long du nouveau projet de route de la soie de la Chine, qui s’étend largement à travers l’Asie et l’Océan indien. Un fonds de coopération Sud-Sud sur le climat doté de près de 3 milliards US$ a également été annoncé, en 2015, pour apporter une assistance aux pays en développement sur les questions climatiques. Dans son approche visant la création de parcs d’investissement, la banque chinoise EXIM a signé en août 2016 un programme d’industrialisation d’un milliard US$ avec son homologue africaine. Les fonds doivent être affectés à la construction de parcs industriels et de zones économiques spéciales plus particulièrement axés sur l’industrie légère et la transformation de matières premières et de produits de base – exactement le type de projets d’investissement couverts par l’initiative OBOR.

La Chine a également travaillé au niveau bilatéral pour convenir de politiques bilatérales de fond avec des pays africains. Elle a par exemple conclu des conventions en matière de double imposition avec l’Afrique du Sud, l’Éthiopie, Maurice, le Maroc, le Nigeria, les Seychelles, la Tunisie et la Zambie, ainsi que des traités bilatéraux d’investissement avec un certain nombre d’autres pays. De la même manière, dans sa volonté d’internationalisation de sa monnaie, le renminbi (RMB), la Chine est en train de signer des accords de règlement en monnaie étrangère avec un nombre croissant d’organisations et de pays africains. Le COMESA (Marché commun de l'Afrique australe et orientale) a ainsi récemment accepté de faire figurer le RMB parmi ses devises officielles de règlement.
 

Retour vers le futur en Afrique

Lors de sa première visite en Afrique en tant que président début 2013, le président chinois Xi Jinping, s’exprimant en Tanzanie, avait appelé la Chine et l’Afrique à parvenir ensemble à une voie rapide de « développement complet ». La croissance chinoise s’est depuis lors ralentie, renforçant l’importance de la croissance extérieure pour la transformation économique de la Chine. Cet article a présenté un aperçu de la logique de complémentarité économique globale qui sous-tend l’initiative OBOR en Afrique, entre une grande économie en développement pauvre en ressources et à la population vieillissante et un grand continent en développement riche en ressources avec une population très jeune, ou entre un pays disposant d’une épargne et de capacités infrastructurelles excédentaires et un continent qui, globalement, manque des deux. L’initiative OBOR forme un programme qui cherche à faire profiter les deux parties de cette complémentarité.

L’initiative « One Belt, One Road » s’appuie sur deux décennies de renforcement des liens entre la Chine et l’Afrique. Ce plan ambitieux, en parallèle de la performance de l’Afrique en termes de croissance, attire l’attention du monde entier sur la vaste promesse de développement du continent. Avec le vieillissement de la population dans la plupart des pays de l’OCDE et même du G20, la Chine est de moins en moins seule à s’intéresser aux avantages d’investir dans le potentiel inexploité d’économies moins développées à la population jeune, notamment en Afrique.

Pour les dirigeants et entrepreneurs africains, le fait que ce soit la Chine ou un autre investisseur qui soutienne le développement des infrastructures locales ou ouvre une usine textile pourrait en fin de compte s’avérait moins important que de négocier l’accord le meilleur et le plus transformateur pour le développement local – comme la Chine l’a elle-même démontré avec force au cours de ces dernières décennies. À l’heure d’identifier comment exploiter au mieux l’offre immense de l’initiative OBOR, ou les opportunités offertes par d’autres investisseurs, les gouvernements africains doivent être intransigeants et rester concentrés sur la mise en œuvre et le développement durable, afin de sélectionner une combinaison de politiques et de structures de gouvernance qui maximise les gains pour l’Afrique.


Auteure : Lauren A. Johnston, Chargée de recherches postdoctorales à l’Institut de recherches sociales et d’économie appliquée de l’université de Melbourne.


[1] Johnston, Lauren A. « China’s Africa Return: Trends and Changing Sino-African Economic Prospects », dans Handbook on African Development, édité par Tony Binns, Kenneth Lynch et Etienne Nel. Londres : Routledge (à paraître en 2017).

[2] Johnston, Lauren A. « Steel pipe dreams: A China- Guinea and China-Africa lens on prospects for Simandou's iron ore », The Extractive Industries and Society, 2016. doi: 10.1016/j.exis.2016.08.004

[3] Mail and Guardian. « What crisis? 16 of China's biggest projects in Africa — it's all billion dollar territory in here », 19 septembre 2015.

[4] Johnston, Lauren A., Morgan, Stephen L. et Wang, Yuesheng, « The Gravity of China's African Export Promise », The World Economy 38, no 6 (2014). doi: 10.1111/twec.12229

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