Le petit commerce transfrontalier en Afrique : pourquoi faut-il le soutenir ?

11 June 2018

Le petit commerce transfrontalier joue un rôle fondamental dans la réduction de la pauvreté et l’amélioration la sécurité alimentaire dans toute l’Afrique. Comment le soutenir pour exploiter tout son potentiel en matière de développement?

Les économies d’Afrique subsaharienne sont inextricablement liées entre elles depuis des siècles. Souvent issus d’une même famille ou d’un même groupe ethnique, les commerçants traversent depuis longtemps les frontières d’aujourd’hui pour échanger des biens et des services, donnant lieu à d’importants flux commerciaux qui représentent une part significative des échanges du continent. Ce commerce transfrontalier constitue aujourd’hui un aspect important de l’environnement social et économique de l’Afrique : selon certaines estimations, il contribue aux revenus d’environ 43 pourcent de la population du continent. Il améliore les conditions de vie et crée des emplois, y compris pour certaines catégories de population marginalisées ou défavorisées. Ces échanges transfrontaliers sont par ailleurs dominés par les produits de l’agriculture et de l’élevage, et constituent par conséquent un facteur essentiel pour la sécurité alimentaire dans de nombreux endroits. Ils jouent donc à de multiples égards un rôle crucial pour la prospérité et la réduction de la pauvreté. Le commerce transfrontalier est particulièrement important dans les États fragiles touchés par des conflits, car il permet aux populations vulnérables de se reconnecter au monde et d’accéder à des biens et services indispensables à leur reconstruction économique et sociale. Dans ces environnements, le commerce contribue également à encourager la solidarité entre les communautés frontalières et favorise par conséquent la paix et la stabilité.

Le commerce transfrontalier est généralement un commerce à petite échelle, souvent dominé par les femmes. Ces acteurs échangent le plus souvent des biens de valeur modeste en faible quantité, en raison d’un ensemble de contraintes, comme par exemple les difficultés d’accès au financement, la mauvaise qualité des intrants, la faiblesse des capacités, l’absence de machinerie et le manque d’efficacité des circuits de commercialisation et de distribution. Ils ne sont pas forcément enregistrés officiellement en tant que chefs d’entreprise, mais dans la plupart des cas ne cherchent pas pour autant à contourner la législation, la fiscalité ou les procédures applicables. En réalité, les commerçants transfrontaliers utilisent généralement les points de passage officiels et sont même soumis aux procédures officielles de dédouanement, mais leurs chargements sont souvent de si petite taille qu’ils échappent aux enregistrements officiels[1].

La grande majorité des petits commerçants africains sont des femmes : jusqu’à 70 à 80 pourcent dans certains cas. Le commerce transfrontalier est souvent leur unique moyen de subsistance : selon une étude du BIT, près de 60 pourcent des emplois indépendants non-agricoles occupés par des femmes en Afrique subsaharienne relèvent du commerce. Les petites commerçantes font également partie des catégories de population les plus vulnérables dans de nombreuses régions du continent et, par rapport à leurs homologues masculins, elles souffrent de manière disproportionnée des différentes contraintes afférentes aux activités commerciales transfrontalières. Elles sont en outre exposées à un certains nombre de difficultés et de risques propres à leur genre. Les analyses ou interventions dans le domaine de la facilitation du commerce transfrontalier doivent donc nécessairement intégrer la dimension du genre.

Les contraintes infrastructurelles, politiques, procédurales et comportementales qui existent aux frontières entravent la capacité des commerçants à développer et formaliser leurs activités. Les infrastructures frontalières sont rarement adaptées aux besoins des petits commerçants, les obligeant souvent à partager les zones de dédouanement avec des camions et d’autres véhicules, ce qui augmente l’insécurité et ralentit les formalités. Les structures existantes, comme par exemple les postes frontaliers ou les marchés couverts, sont souvent délabrées et dépourvues d’équipements sanitaires, d’éclairage ou de clôtures.

De plus, le niveau élevé des droits de douane, la complexité des formalités de dédouanement et la lourdeur des exigences documentaires (qui dépendent souvent de systèmes centralisés de permis et d’agréments), qui s’ajoutent au caractère imprévisible des politiques commerciales, sont autant de facteur qui contribuent à faire augmenter les coûts du commerce. Ces coûts ont tendance à être fortement régressifs, affectant de manière disproportionnée les petits opérateurs : une étude de cas réalisée en 2013 par la Banque mondiale à la frontière entre la Zambie et la République démocratique du Congo (RDC) montre ainsi que les petits commerçants paient jusqu’à 193 pourcent de plus que les commerçants de plus grande taille pour dédouaner une tonne de maïs par la voie officielle. Seuls les opérateurs importants et établis depuis longtemps, qui ont la possibilité de bénéficier d’économies d’échelle, sont généralement capables de se conformer aux exigences existantes. La faiblesse de la gouvernance, le manque de capacités et l’inconduite des fonctionnaires douaniers contribuent aussi à augmenter les coûts du commerce et à rendre les frontières africaines peu sûres et peu accueillantes pour les petits commerçants, et notamment pour les femmes. Des études réalisées à différents points frontaliers dans l’ensemble de l’Afrique subsaharienne montrent que la corruption et le harcèlement (et notamment les violences liées au genre à l’encontre des femme) sont des caractéristiques courantes du commerce transfrontalier[2].

Quel rôle pour le petit commerce transfrontalier dans la réduction de la pauvreté ?

Les revenus générés par les activités commerciales à petite échelle jouent un rôle clé dans la réduction de la pauvreté dans les zones frontalières. La contribution du petit commerce transfrontalier au développement à plus long terme a pourtant besoin d’être étudiée plus en détail. Les bénéfices tirés de ces activités sont limités et servent principalement à couvrir des besoins de première nécessité tels que l’alimentation ou la scolarisation, ce qui laisse peu de possibilités de réinvestissement dans l’activité commerciale. Les revenus tirés du commerce transfrontalier sont souvent la principale source de revenus des ménages concernés. Une enquête réalisée auprès de 600 négociants en RDC et en Zambie montre ainsi que les activités commerciales transfrontalières représentent la principale source de revenus familiaux pour trois négociants sur quatre. Elle montre également qu’en ce qui concerne des indicateurs tels que la qualité du logement, l’accès à l’électricité, le type de combustible utilisé pour la cuisine ou la possession de biens de consommation durables, les foyers des commerçants transfrontaliers jouissent du même niveau de confort que le foyer urbain moyen. Les activités commerciales jouent donc un rôle crucial pour permettre aux ménages des zones frontalières d’atteindre des conditions de vie comparables à celles des ménages dans d’autres régions du pays. D’autres analyses seraient toutefois nécessaires pour mesurer la contribution de ces activités aux progrès en matière de développement à long terme. Certaines données empiriques montrent qu’en contribuant aux revenus du ménage, les activités commerciales peuvent favoriser l’autonomisation des femmes au sein du foyer. Cela peut en retour accroître leur rôle dans la prise de décision et conduire à des dépenses accrues pour une alimentation plus variée et de meilleure qualité, réduisant ainsi les taux de malnutrition infantile et améliorant la fréquentation scolaire. Ces facteurs sont à leur tour susceptibles d’améliorer la productivité des futures générations.

Les petits commerçants ont la volonté de développer leur activité, mais se heurtent à des difficultés considérables pour y parvenir. En plus des coûts et des problèmes rencontrés aux frontières, comme évoqué plus haut, ils sont limités par le manque d’accès aux capitaux, par leur connaissance restreinte des procédures commerciales et par la distance qu’ils peuvent parcourir au-delà de la frontière, pour des raisons réglementaires ou logistiques, du fait par exemple des moyens de transport disponibles. Peu de petits commerçants disposent de comptes bancaires et de collatéraux leur permettant d’obtenir ne serait-ce que des prêts de petits montants. La majorité d’entre eux aimeraient également améliorer leurs compétences commerciales limitées. Ces difficultés sont particulièrement ressenties par les femmes, qui ont encore plus de mal à obtenir des financements et ne sont souvent pas prises en compte par les programmes de renforcement des capacités. Lorsque des formations sont proposées, leurs horaires ne sont souvent pas adaptés à leurs contraintes familiales et commerciales. Tout cela les empêche en fin de compte de tirer pleinement parti des avantages du commerce et limite la possibilité pour les pouvoirs publics d’utiliser le commerce comme outil de croissance et de réduction de la pauvreté.

État des lieux : les initiatives en cours pour faciliter le petit commerce transfrontalier

Le soutien octroyé aux petits commerçants transfrontaliers a été relativement limité jusqu’à présent, bien que cela soit en train de changer. Il y a une prise de conscience, au niveau national et régional, de l’importance de ce type de commerce, et certaines institutions régionales travaillent actuellement à des initiatives de soutien aux petits commerçants. Le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) a ainsi adopté des réglementations dont il soutient la mise en œuvre, qui définissent les droits et obligations des petits commerçants, et finance des Trade Information Desks qui facilitent leur passage aux frontières. Le COMESA a également mis en place un « régime commercial simplifié » (STR en anglais), qui prévoit une exonération de droits de douane et des formalités de dédouanement simplifiées pour les transactions de faible montant généralement réalisées par les petits commerçants. Sans être complet, au sens où il ne prévoit pas de dérogation en ce qui concerne les obligations documentaires telles que les certificats, les permis et les licences, ce régime représente clairement un pas dans la bonne direction.

Un certain nombre de gouvernements sont également en train de mettre en œuvre des projets visant spécifiquement le commerce à petite échelle. Avec le soutien de la Banque mondiale, les gouvernements de la RDC, du Rwanda et de l’Ouganda, en collaboration avec le COMESA, sont en train de mettre en œuvre un œuvre un projet de facilitation des échanges dans la région des grands lacs (Great Lakes Trade Facilitation Project). Ce projet entend faciliter les échanges transfrontaliers en réduisant les coûts et en développant les capacités commerciales des commerçants, et notamment des femmes commerçantes et des petits commerçants, aux frontières clés de la région. Le fonds d’intervention prévoit des améliorations des infrastructures frontalières pour mieux répondre aux besoins des petits commerçants (files piétonnes, éclairages et clôtures), ainsi que la construction de marchés frontaliers. Il encourage également la simplification des politiques et procédures applicables aux petits commerçants, la formation et le renforcement des capacités des commerçants et des fonctionnaires et la mise en place d’un meilleur suivi et d’une meilleure gestion de la performance des agences présentes aux frontières. Il a aussi introduit un code de conduite du personnel pour lutter contre la violence fondée sur le genre sur les chantiers de développement des infrastructures liées au commerce. L’une des premières réussites du projet a été la mise en place d’un éclairage fonctionnant à l’énergie solaire aux frontières entre la RDC et le Rwanda, qui a non seulement amélioré la sécurité et les conditions de travail des commerçants et des fonctionnaires, mais a également permis un allongement des heures d’ouverture de la frontière. Cet aspect est particulièrement précieux pour les petites commerçantes, car il leur permet de mieux organiser leur activité commerciale en fonction de leurs contraintes familiales.

Le rôle possible des pouvoirs publics, des donateurs et des professionnels

Les mesures prises pour faciliter les échanges commerciaux doivent répondre aux besoins des petits commerçants, et plus particulièrement des petites commerçantes. Les gouvernements et les partenaires de développement font actuellement des efforts concertés pour faciliter le commerce, améliorer la productivité des secteurs tournés vers l’exportation et renforcer la compétitivité. Ces efforts ont toutefois besoin d’être mieux ciblés pour s’assurer de toucher les petits commerçants transfrontaliers, et pas seulement les grands commerçants. Il est important que ces interventions tiennent compte des réalités du petit commerce transfrontalier, et notamment de la forte implication des femmes dans ces activités et des difficultés propres à leur genre auxquelles elles se heurtent couramment.

Pour que l’Afrique puisse exploiter tout son potentiel commercial régional, les gouvernements ont besoin de faire davantage d’efforts pour soutenir le petit commerce, et plus particulièrement : (a) reconnaître son importance, à la fois pour les échanges commerciaux au niveau national et pour les communautés concernées, (b) s’assurer que les règles et réglementations applicables sont claires, transparentes et largement disponibles aux frontières, (c) simplifier les documents commerciaux et les obligations réglementaires pour les petits commerçants, (d) concevoir des mesures de facilitation des échanges qui bénéficient aux petits commerçants, (e) lutter contre les risques auxquels les petits commerçants sont confrontés dans leurs activités commerciales, qui sont généralement bien plus importants que ceux auxquels les grands commerçants, mieux connectés, sont exposés et (f) reconnaître la place importante des femmes dans le commerce transfrontalier, en s’efforçant d’éliminer les contraintes liées au genre et de lutter contre les difficultés spécifiques rencontrées par les femmes lorsqu’elles souhaitent s’investir dans le commerce et développer leur activité.

L’élimination des obstacles à l’intégration commerciale au niveau régional en Afrique devrait s’avérer particulièrement avantageuse pour les populations pauvres, qui réalisent la plus grande partie des échanges commerciaux transfrontaliers à petite échelle sur le continent. Les avantages potentiels sont nombreux : une plus grande sécurité alimentaire, une accélération de la création d’emplois, une réduction de la pauvreté, des recettes fiscales plus élevées pour les pouvoirs publics et de meilleurs résultats en matière de développement à long terme.

Auteurs : Paul Brenton, économiste principal pour l’Afrique, Groupe de la Banque mondiale. Carmine Soprano, spécialiste commerce et genre, Groupe de la Banque mondiale.

Crédit photo : Jan Hoffmann


[1] La distinction entre commerce « à petite échelle » (ou « petit commerce » ) et commerce « informel » est importante. Dans la littérature existante, de nombreuses sources désignent le phénomène évoqué dans cet article par le terme « commerce transfrontalier informel » (CTFI). Ce terme peut toutefois avoir une connotation négative, car il est facile d’assimiler « informel » à « illégal ». Il ne correspond pas non plus à la réalité des flux commerciaux sur le terrain, les négociants étant susceptibles d’utiliser à la fois les circuits de passage formels et informels en fonction de différents facteurs, tels que la valeur de leur chargement, la longueur des files d’attente à la frontière ou l’humeur du fonctionnaire de service. La terminologie retenue pour cet article est le « commerce transfrontalier à petite échelle » et le « petit commerce transfrontalier », utilisés comme synonymes.

[2] Banque mondiale. « Integrating Sierra Leone’s Small-scale Traders into the Formal Economy », mai 2016; Banque mondiale. « Great Lakes Trade Facilitation Project ». Document d’évaluation de projet, septembre 2015; Brenton, Paul et al. « Improving Behaviour at Borders to Promote Trade Formalization: the Charter for Cross-Border Traders », Banque mondiale, Policy Note no 41, 2014; EASSI. « Women Informal Cross-Border Traders: Opportunities and Challenges in the East African Community ». EASSI, 2012; Brenton, Paul et al. « Risky Business: Poor Women Cross-Border Traders in the Great Lakes Region of Africa ». Banque mondiale, Africa Trade Policy Note 11, 2011.

This article is published under
11 June 2018
Comment les pays africains peuvent-ils tirer parti de la Zone de libre-échange continentale pour s’attaquer aux défis relatifs au commerce transfrontalier informel et exploiter le potentiel de ce...
Share: 
11 June 2018
Le petit commerce transfrontalier – souvent appelé commerce transfrontalier informel – est omniprésent en Afrique. Il a donc d’importantes implications sur le plan social et économique. Sur l’...
Share: