Le potentiel des infrastructures transfrontalières en Afrique : quelles perspectives pour l’emploi ?

28 March 2017

Comment l’Afrique peut-elle exploiter le potentiel des infrastructures transfrontalières pour éliminer les principaux goulets d’étranglement de l’économie, stimuler l’intégration régionale et le commerce intra-africain et créer des emplois pour la population croissante du continent ?

 

Les infrastructures transfrontalières (ITF) sont une condition clé de l’intégration régionale des économies enclavées et de la facilitation des échanges de biens et de services. Dans le secteur de l’énergie, les usines hydroélectriques favorisent la stabilité des marchés régionaux d’électricité, afin de distribuer une électricité financièrement accessible au moyen de lignes de transport transfrontalières. Dans le secteur des transports, la mise en place de réseaux routiers et ferroviaires transfrontaliers est nécessaire à la création de corridors régionaux de développement économique. Les ITF constituent donc une réponse efficace à certains des obstacles majeurs qui entravent l’intégration régionale et la transformation économique de l’Afrique.

Par rapport aux infrastructures nationales, les ITF présentent des risques et des avantages transnationaux, s’accompagnent d’une importante complexité structurelle à grande échelle et nécessitent de coordonner de nombreux acteurs clés dispersés entre différents pays et différents niveaux de gouvernance. Les coûts et les avantages des projets peuvent se répartir de manière inégale entre pays, ce qui complique l’appropriation et l’implication au niveau de chaque pays. De plus, alors qu’une part importante du coût de l’intégration et des infrastructures régionales doit être assumée à court terme, les gains nationaux et régionaux résultant du développement des ITF peuvent mettre du temps à se matérialiser, notamment pour les économies les moins avancées et les pays de petite taille.

En conséquence, certaines de ces difficultés initiales peuvent amener différents acteurs à sous-estimer les gains multidimensionnels liés aux ITF, ce qui peut nuire à leur développement. Pour répondre à ce problème de mauvaise représentation, le présent article aborde la question sous l’angle de la création d’emplois pour souligner l’une des promesses centrales du développement des ITF : la libération d’opportunités socio-économiques et la promotion d’un développement durable sur le continent africain.


Les trois dimensions de la création d’emplois

Pour illustrer l’importance des infrastructures régionales en tant que moteur du développement socio-économique, nous analysons trois dimensions de la création d’emplois : l’effet direct sur l’emploi, l’effet indirect sur l’emploi et l’effet d’entraînement (spill-over). Nous mettons davantage l’accent sur cette troisième dimension, car les deux premières sont largement évoquées par ailleurs, et l’effet d’entraînement exige une analyse nuancée pour faire ressortir les avantages socio-économiques plus larges des ITF.

L’effet direct sur l’emploi correspond aux emplois créés pendant les phases de préparation, de construction, d’exploitation et d’entretien d’un projet d’infrastructure. Une société de construction embauche par exemple 1 000 personnes pour la construction d’une ligne de transport reliant trois pays, puis un concessionnaire en embauche 300 pour l’exploitation et l’entretien pendant un contrat de 20 ans.

L’effet indirect sur l’emploi correspond aux emplois créés par l’intermédiaire des biens et services nécessaires à la réalisation des projets d’infrastructures, comme par exemple les emplois au sein de la chaîne d’approvisionnement. Dans l’exemple précédent, la société qui construit la ligne de transport achète du ciment et des câbles pour la construction et des équipements techniques pour l’exploitation et l’entretien, ce qui créé des emplois dans d’autres secteurs de l’économie.

L’effet d’entraînement sur l’économie régionale correspond aux gains macroéconomiques résultant des services fournis par les infrastructures, à savoir l’impact économique global. La ligne de transport ainsi construite améliore les conditions économiques de la région en offrant aux entreprises locales un accès à l’électricité qui soit régulier et financièrement abordable. Cela peut conduire à la création d’un pôle économique qui incite les fabricants à investir dans des usines en raison d’un approvisionnement stable en électricité et de l’existence d’infrastructures de transport. Ces résultats de marché bénéficient également aux agriculteurs, car la baisse des coûts de transport et les échanges commerciaux supplémentaires entraînent des gains de productivité et une augmentation des revenus.


Comment les infrastructures régionales stimulent-elles le développement durable ?

Globalement, le développement des ITF se traduit par des économies mieux intégrées. Un corridor de transport permet de dynamiser les marchés régionaux existants, de créer de nouveaux marchés et de soutenir la création de chaînes de valeur dans le cadre des pôles commerciaux et de services qui se créent le long du couloir. Cela peut conduire au développement des échanges intra-africains et à des gains de productivité, qui encourageront la diversification économique du continent et permettront aux économies africaines de devenir des pays industrialisés à revenu intermédiaire. Pendant cette période de développement des capacités productives, il est nécessaire de développer un certains nombres de compétences pour tirer parti des opportunités d’emploi ainsi créées. Malheureusement, les effets à moyen et long terme des ITF sur l’emploi et la croissance sont souvent ignorés dans l’élaboration des politiques.

Les infrastructures régionales peuvent ainsi jouer un rôle décisif dans la réalisation de deux Objectifs de développement durable (ODD) importants et interconnectés : « promouvoir une croissance économique soutenue, partagée et durable, le plein emploi productif et un travail décent pour tous » (ODD 8) et « bâtir une infrastructure résiliente, promouvoir une industrialisation durable qui profite à tous et encourager l’innovation » (ODD 9). Elles peuvent également contribuer de manière plus indirecte à la réalisation d’un grand nombre d’autres ODD.


Pourquoi donner la priorité aux infrastructures transfrontalières ?

La réalisation de l’ambition des pays africains de transformer, développer et industrialiser leurs économies, comme le formule l’Agenda 2063 de l’Union africaine, passe par des services d’infrastructures fiables, qui sont essentiels pour stimuler le commerce intra-africain, diversifier la production économique et développer l’emploi en générant des opportunités pour les entreprises. Comme l’a récemment souligné le vice-président pour l’Afrique de la Banque mondiale, M. Makthar Diop, un tel scénario est réalisable grâce à des « programmes complets » qui encouragent le développement des infrastructures et la création de chaînes de valeur régionales[1].

Le Programme de développement des infrastructures en Afrique (PIDA, de l’anglais Programme for Infrastructure Development in Africa) est un programme de cette nature, qui se concentre sur la mise en place de corridors pour l’énergie et les transports et de réseaux de télécommunications. Il trouve ses fondements dans l’Agenda 2063 et a été récemment présenté lors du Forum économique mondial de 2017 comme l’une des nombreuses stratégies panafricaines qui apportent des solutions concrètes aux importants défis qui entravent l’industrialisation et le commerce intra-africain. Avec le soutien du gouvernement allemand, le Nouveau Partenariat pour le développement de l'Afrique (NEPAD, de l’anglais New Partnership for Africa’s Development), développe actuellement une méthodologie d’évaluation de l’impact direct et indirect des projets du PIDA en matière d’emploi, ainsi qu’un guide sur la manière d’optimiser la création d’emplois et le développement des compétences pendant le cycle de vie des projets d’infrastructures.

Pour lutter contre les principaux goulets d’étranglement économiques, une approche prometteuse consiste à développer des corridors régionaux de développement économique intégrant des infrastructures matérielles (telles que les infrastructures de transport, des technologies de l’information et de la communication (TIC) ou de l’énergie) et immatérielles, telles que la réglementation du commerce et des douanes ou les « postes frontière uniques », pour galvaniser l’activité économique régionale, relier les zones rurales aux opportunités économiques et générer de nouvelles opportunités d’emploi. Les couloirs régionaux de transport forment un élément clé des corridors régionaux de développement économique. Ils se composent des infrastructures portuaires, routières et ferroviaires, qui se diffusent généralement à partir d’un port pour assurer l’intégration régionale des économies de l’arrière-pays. L’Afrique compte plus de pays dépourvus de littoral que n’importe quelle autre région du monde (16) et se classe également au premier rang en termes de longueur des frontières terrestres par rapport aux frontières totales (84 pourcent en longueur)[2]. Les ITF et les corridors régionaux de développement économique permettent donc non seulement de générer des gains économiques considérables résultant de l’intégration régionale, mais également de rattacher les économies enclavées aux marchés régionaux et mondiaux.


Créer de nouvelles chaînes de valeur et accélérer la croissance grâce aux corridors régionaux de transport

Lorsqu’un corridor régional de transport devient opérationnel, ses infrastructures routières, ferroviaires et portuaires déclenchent des effets d’entraînement qui peuvent servir de catalyseur à un processus général de développement socio-économique à l’échelle régionale. D’après la théorie économique, lorsque les coûts du transport diminuent, le trafic augmente, et le commerce des biens et des services s’intensifie. Grâce à la réduction des obstacles au commerce et à de meilleures opportunités de marché, de nouveaux centres commerciaux et de services se créent le long du corridor. D’un côté, les corridors régionaux de transport peuvent favoriser la création de nouvelles entreprises, et de l’autre, ils peuvent également relier les pôles industriels et agricoles existants aux nouveaux marchés transfrontaliers. De la même manière, les axes routiers peuvent rattacher des zones agricoles au secteur manufacturier, ouvrant ainsi également la porte à de nouvelles chaînes de valeur. Le nouveau corridor peut ainsi générer des gains significatifs de compétitivité et de productivité, ouvrir la voie à de nouvelles opportunités économiques et aboutir ainsi à une augmentation du PIB régional et national.

Pour prendre un exemple pratique, le « corridor central », un système de transport dit « multimodal » (associant route, rail et port) et programme phare du PIDA, part du port de Dar es Salam et relie la Tanzanie à la République démocratique du Congo ainsi qu’au Burundi, au Rwanda et à l’Ouganda, trois pays dépourvus de littoral, grâce à des services de transport intégrés. Dans les ports africains, le délai moyen de traitement d’un conteneur est de 20 jours, contre trois à quatre jours dans d’autres grands ports internationaux[3]. Grâce au programme infrastructurel du corridor central, le délai moyen de traitement des conteneurs dans le port de Dar es Salam devrait passer de 29 à 9-11 jours tandis que sa capacité doublera, passant de 600 000 à 1,2 millions d’unités « équivalent vingt pieds » (conteneurs normalisés) par an.[4] L’élargissement du pont reliant le Rwanda à la Tanzanie permet le passage de chargements de 400 tonnes, au lieu de 56 tonnes précédemment, et le nombre de contrôles officiels aux frontières devrait passer de 17 à trois grâce aux postes frontières uniques. Le corridor central ouvre la porte à de nouvelles chaînes de valeur pour les producteurs nationaux et à de nouvelles opportunités de développement économique.

En plus du besoin d’infrastructures physiques adaptées, la réponse à la question cruciale des infrastructures immatérielles (dans le cadre notamment des postes frontière uniques, du traitement portuaire et de la logistique) peut conduire à d’importants gains de productivité et de compétitivité, comme l’illustre le projet du corridor central. Ces gains peuvent à leur tour enclencher un processus plus large de développement socio-économique et de transformation structurelle générale. Pour libérer tout le potentiel économique régional du corridor central, plusieurs éléments sont en train d’être mis en place.


Les retombées économiques au niveau régional

Les pôles commerciaux et de services sont susceptibles de se transformer en parcs industriels à forte intensité de main d’œuvre et de stimuler ainsi l’emploi et la croissance économique. S’il est mis en place comme prévu, le parc industriel de Hawasa en Éthiopie devrait ainsi créer 60 000 emplois et générer près d’un milliard de dollars d’exportations annuelles de vêtements[5]. Les parcs industriels peuvent également continuer de se développer pour se transformer en véritables pôles de croissance rassemblant différentes industries. Ces pôles bénéficient aux zones périphériques par le biais des retombées indirectes en termes de technologie, de connaissances ou de transferts institutionnels, et peuvent ainsi encourager la croissance économique des États ou régions avoisinantes[6]. Il est important de noter que les ITF jettent les bases de ce processus en encourageant la participation du secteur privé et l’investissement financier, qui sont nécessaires à la création de nouvelles usines ou branches d’activité du secteur privé, qui peuvent, grâce aux infrastructures d’énergie, de transport et de TIC, finir par se transformer en corridors régionaux de développement économique complètement intégrés, rassemblant parcs industriels et pôles de croissance.

Les corridors régionaux de transport offrent un potentiel considérable en termes de création d’emplois, que ce soit par le biais d’effets directs, indirects ou d’effets d’entraînement. Ces opportunités d’emploi, qui peuvent concerner la construction de routes, l’exploitation et l’entretien de centrales électriques, le commerce régional d’électricité, l’exploitation d’équipements techniques ou la création de petites et moyennes entreprises, exigent des compétences spécifiques. À ce titre, les trois dimensions de la création d’emplois exigent que les institutions publiques et privées développent une main d’œuvre dotée des compétences techniques et entrepreneuriales nécessaires afin de tirer le meilleur parti de ces nouvelles opportunités d’emploi. Cet aspect est par exemple illustré par une initiative récente de la CEDEAO, qui réalise actuellement une étude de faisabilité dans le but de maximiser la création d’opportunités économiques pour les femmes au sein de la chaîne de valeur de l’énergie[7].


Garantir une exploitation complète du potentiel des infrastructures transfrontalières

Pour illustrer les gains potentiels découlant des infrastructures transfrontalières, le but cet article est de présenter les importants gains en matière d’emploi liés au développement des ITF en Afrique. Garantir une exploitation optimale de ce potentiel nécessitera de sensibiliser les principales parties prenantes africaines et internationales au fait que le développement des ITF constitue un processus intersectoriel, à multiples facettes, qui peut répondre de manière intégrée à de nombreux défis de politique publique. Cela peut se faire en contextualisant les ITF dans leur chaîne plus large d’impact, en termes notamment de création d’emplois et de développement des compétences, d’intégration économique au niveau régional, de diversification des économies et des sources de revenus, d’industrialisation ou de développement durable. L’approche holistique offerte par les corridors régionaux de développement économique constitue par exemple une manière prometteuse de concrétiser et d’exploiter les avantages des ITF.

Sans être un remède miracle, le développement des ITF jouera un rôle crucial pour réaliser les ODD 8 et 9 et soutenir la réalisation d’autres ODD. Il s’agit pourtant d’un domaine souvent négligé, qui a besoin de figurer en meilleure place dans les programmes continentaux, régionaux et nationaux de planification politique à moyen et long terme. Pour être efficaces, les réseaux de coordination à tous niveaux, dont notamment les organisations continentales et régionales, doivent avoir un rôle accru de médiateurs honnêtes et de coordinateurs du développement des ITF. Cela ne sera possible que si la contribution potentielle des ITF au développement durable, en termes notamment d’élimination de contraintes structurelles clés et d’effet de stimulation à multiples facettes, est largement reconnue. Reste à savoir si le potentiel des ITF en termes de création d’emplois et de développement peut s’avérer un levier politique efficace pour susciter l’engagement national et lever les différents obstacles pendant les phases de préparation et de mise en œuvre.

 

Les opinions exprimées dans cet article sont celles des auteurs et ne représentent pas celles de l’institution à laquelle ils sont affiliés.

Auteurs : Niklas Malchow, Ancien consultant auprès de la Deutsche Gesellschaft für International Zusammenarbeit (GIZ – Agence allemande pour la coopération internationale). Anna Waldmann, Cheffe de programme, Infrastructure Development in Africa (PIDA), Deutsche Gesellschaft für International Zusammenarbeit (GIZ – Agence allemande pour la coopération internationale).


[1] Diop, Makthar et Ehidiamen, Jennifer, « Q&A: The World Bank’s Makthar Diop on how to accelerate economic growth in Africa », Devex, février 2017.
[2] Forum économique mondial, African Strategic Infrastructure Initiative Managing Transnational Infrastructure Programmes in Africa – Challenges and Best Practices, mai 2014.
[3] Rogers, David, « Africa Ports Revolution. Setting the scene for economic take-off »,Global Construction Review, février 2017.
[4] Central Corridor Transit Transport Facilitation Agency, Achievements on the Central Corridor in the past 3 years
Tanzania Ports Authority, « Dar Es Salaam Port Expansion Project », présentation en date d’avril 2015
[5] Mato, Helen. “Ethiopia: Hawasa Industrial Park – journey towards industrialization.” All Africa, July 2016.
[6] Ogunleye, Eric Kehinde. “Structural Transformation in Sub-Saharan Africa: The Regional Growth Poles Strategy.” Paper presented at the African Economic Conference, October 2013.
[7] Groupe de la banque africaine de développement : NEPAD-IPPF supports African countries to strengthen regional infrastructure [le Fonds de préparation des projets d'infrastructure du NEPAD aide les pays africains à renforcer leurs infrastructures régionales], février 2017.

 

This article is published under
28 March 2017
Au vu du rôle crucial que jouent les infrastructures en tant que colonne vertébrale du tissu économique, quelle stratégie les décideurs africains devraient-ils suivre pour assurer leur développement...
Share: 
28 March 2017
Pillage ou enrichissement mutuel ? Éclairage sur l’ampleur toujours croissante des investissements chinois dans le domaine des infrastructures en Afrique. L’Afrique est riche en ressources naturelles...
Share: