Tirer parti de l’expérience chinoise pour exploiter le dividende démographique africain ?

21 August 2018

Alors que le dividende démographique chinois de ces quarante dernières années touche à sa fin, le pays recherche activement de nouvelles opportunités économiques dans des activités productives à plus forte valeur ajoutée. L’Afrique pourrait-elle s’avérer la grande gagnante de cette restructuration économique ?
 

Les dirigeants chinois et de la plupart des pays africains se réuniront en septembre pour le septième sommet triennal du Forum sur la coopération sino-africaine (Forum on China-Africa Cooperation - FOCAC). Depuis l’an 2000, ce Forum constitue un cadre général dans lequel sont organisés des réunions ministérielles et des groupes de travail réguliers entre les gouvernements chinois et africains[1]. Le sommet de cette année tombe la même année que le 40ème anniversaire du processus « d’ouverture et de réforme » de l’économie chinoise lancé par Deng Xiaoping le 30 mars 1979. En accueillant le FOCAC cette année, la Chine s’offre une occasion symbolique de progresser dans la réalisation d’une promesse importante, celle de mettre sa réussite économique au service des pays moins en développement moins avancés qu’elle. Datant de l’époque de Mao, cette promesse a été réaffirmée avec force par le président chinois Xi Jinping lors du Forum économique mondial de Davos en 2017.

On sait peu de chose du programme du sommet du FOCAC de cette année. En revanche, on en sait beaucoup plus sur les tendances démographiques plus lentes et relativement prévisibles qui sous-tendent les liens économiques grandissants entre la Chine et les pays africains. Cet article se penche sur la manière dont ces changements démographiques, et notamment la fin du dividende démographique de la Chine (caractérisé par des salaires bas), offre aux pays africains la possibilité d’exploiter à l’avenir leur propre dividende démographique.
 

Les quarante ans de dividende démographique de la Chine

En mars 1979, Deng Xiaoping a fait passer la Chine de l’autarcie à un processus « d’ouverture et de réforme ». Dans un contexte de pauvreté généralisée, et suite aux conséquences désastreuses d’épisodes de famine, ce programme de réformes économiques avait pour but de placer graduellement la Chine sur la voie du développement économique pour lui permettre de réaliser les Quatre Modernisations (dans l’agriculture, l’industrie, la défense nationale et les sciences et technologies) initialement formulées par le premier ministre Zhou Enlai en 1964. La réduction de la croissance de la population était considérée comme un moyen de soutenir et d’accélérer la réalisation de ces objectifs. Pour ralentir encore plus un taux de natalité déjà en baisse, la pays a ainsi introduit ce qui allait être couramment appelé la « politique de l’enfant unique », qui a duré 35 ans, jusqu’à l’introduction d’une politique de deux enfants en 2015.

Il s’en est ensuivi un dividende démographique de 42 ans, qui a permis à la Chine de combler son retard économique pour devenir « l’usine du monde » et désormais un géant émergent de l’économie mondiale, grâce à une transformation fondée sur les exportations et les industries à forte intensité de main d’œuvre. La notion de dividende démographique désigne une période de croissance économique potentielle résultant d’une augmentation transitoire de la part de la population en âge de travailler au sein de la population totale. Ce dividende repose sur l’augmentation du ratio de soutien, qui est le ratio pondéré des personnes à charge par rapport aux contributeurs économiquement actifs dans une économie. Le ratio de soutien de la Chine a commencé à augmenter en 1971 en raison d’une diminution de la fécondité plus forte que la diminution de la mortalité infanto-juvénile. Le taux de fécondité totale de la Chine a rapidement baissé à partir de 1980 pour se stabiliser plus récemment en-dessous du niveau de remplacement (2,1), à environ 1,6. Dans le même temps, l’espérance de vie a augmenté de presque dix ans, une combinaison à l’origine d’une transition démographique, un processus qui peut se décrire comme « une chute de la fécondité et de la mortalité à partir de niveaux initialement élevés vers des niveaux plus bas accompagnée de changements correspondants dans la population ».

Lorsqu’une transition démographique s’accompagne d’un transfert progressif de la main d’œuvre du secteur rural informel vers le secteur industriel formel, les gains de productivité qui en découlent offre une possibilité d’industrialisation relativement rapide. En économie, ce processus a été décrit par Lewis comme « un développement économique avec une offre illimitée de main d’œuvre » et est souvent appelé « modèle de Lewis » dans la littérature économique. Aux alentours de 1980, la population jeune, pauvre et principalement agraire de la Chine lui a offert cette opportunité économique particulière – et temporaire – qu’elle a su mettre à profit dans le cadre d’un programme graduel « de réforme et d’ouverture » pour réaliser l’objectif des Quatre Modernisations. Une autre opportunité beaucoup moins étudiée dans la littérature, voire quasiment pas, mais néanmoins importante, est celle du dividende démographique à salaires élevés que la plupart des pays développés ont connu en parallèle, bien qu’un peu plus tôt, à partir des années 1970. Ce « double dividende démographique », à savoir l’avènement de dividendes économiques simultanés et complémentaires en Chine et dans ses pays partenaires, a indéniablement ouvert la voie à la plus importante opportunité de croissance et d’industrialisation fondée sur l’exportation (au sens du modèle de Lewis) jamais connue. Offrant un exemple fort aux dirigeants africains d’aujourd’hui, les dirigeants chinois en ont profité pour stimuler l’économie du pays et améliorer les conditions de vie moyennes des citoyens.

Cependant, aux alentours de 2007, la Chine est entrée dans une nouvelle période dans laquelle la main d’œuvre va progressivement se raréfier et donc devenir plus chère[2]. L’indice d’avantage comparatif révélé de la Chine pour les produits à forte intensité de main d’œuvre a culminé en 2003, et la Chine a depuis lors connu des pressions salariales croissantes. En parallèle de l’épuisement de son excédent de main d’œuvre, la part de la population chinoise âgée de 65 ans et plus a dépassé plus ou moins en même temps le seuil empirique de 7 pourcent souvent utilisé pour définir une population dite « vieillissante ». Cette combinaison marque un tournant spectaculaire pour l’économie chinoise et le début d’un long déclin du ratio de soutien du pays, à mesure de la diminution de la part de la population en âge de travailler dans la population totale. La perte graduelle des derniers avantages liés à la jeunesse de la population qui en a résulté a globalement coïncidé avec la crise financière mondiale, ce qui s’est traduit par des conditions de croissance beaucoup plus difficiles sur le plan intérieur et international. La Chine fera donc désormais face à des vents contraires pour parvenir à son objectif d’intégrer la catégorie des pays à revenu élevé et d’atteindre un niveau de prospérité plus élevé pour ses citoyens. Un nombre important d’études économiques chinoises résument ce défi particulier par l’idée de « devenir vieux avant de devenir riche » formulée par le démographe Cangping Wu au début des années 1980.
 

La fin du dividende démographique de la Chine dans le contexte international

Dans ce contexte marqué par des conditions de croissance plus difficiles, on estime que la diminution du ratio de soutien de la Chine pourrait réduire la croissance de son économie de 1,2 pourcent par an, au lieu de l’effet positif antérieur de 1,4 pourcent par an. Les dirigeants chinois cherchent donc à identifier et saisir de nouvelles opportunités économiques dans les secteurs manufacturiers avancés et le secteur tertiaire dans les provinces côtières plus développées, tout en relocalisant les industries moins avancées dans les provinces intérieures. Surtout, ce qui est important pour de nombreux pays africains, ils chercheront aussi à exploiter le décalage dans le temps du vieillissement de la population des différents pays en implantant certaines capacités industrielles à forte intensité de main d’œuvre qui sont désormais moins compétitives en Chine dans des pays « frontières » émergents qui sont à l’aube d’un dividende démographique basé sur les bas salaires[3]. La matrice de démographie économique (MDE) présentée dans le tableau 1 fournit un cadre d’analyse simple pour appréhender les changements importants que traverse la démographie économique mondiale et les possibilités que ces changements ouvrent pour le développement à long terme de l’Afrique[4].

Tableau 1 : Matrice de démographie économique

Note : vieux = population âgée de 65 ans et plus ≥ 7 % de la population totale (jeune dans le cas contraire) ; riche = RNB par habitant ≥ 12 476 US$ en 2016 (et pauvre dans le cas contraire).

Le tableau 1 présente les quatre combinaisons de base en termes de situation démographique et économique : jeune et pauvre, jeune et riche, vieux et pauvre, vieux et riche. Dans l’optique de cette MDE, les tendances démographiques de la Chine évoquées plus haut l’ont faite passer du quadrant « jeune et pauvre » au quadrant « vieux et pauvre», ce qui annonce un changement fondamental de ses avantages en termes de facteurs, et plus spécifiquement une réduction graduelle de son avantage comparatif lié à la main d’œuvre.

En réaction, la Chine cherche désormais à transférer ses industries à bas salaires vers des pays frontières « jeunes et pauvres » qui bénéficient aujourd’hui d’un dividende démographique (pays en vert dans la figure 3). À la différence des pays « vieux et pauvres », les pays « jeunes et pauvres » ont des salaires peu élevés, et certains d’entre eux se trouvent potentiellement au début d’une période d’industrialisation à bas salaires et de gains de productivité telle que décrite par le modèle de Lewis, comme c’était le cas de la Chine dans les années 80. L’aide étrangère croissante de la Chine et sa panoplie grandissante d’institutions et d’instruments de prêt à conditions privilégiées ont pour but de soutenir ce programme, dans le cadre notamment de son initiative phare « One Belt, One Road ».

Les figures 2 et 3 illustrent cette évolution de la démographie économique mondiale sur les deux dernières décennies. Sur les vingt ans qui séparent les deux figures, la transition de plusieurs pays en développement relativement avancés sur le plan économique (Brésil, Chine, Colombie, Kazakhstan, Thaïlande, Tunisie et Turquie) du statut de pays « jeune et pauvre » à celui de pays « vieux et pauvre » est frappante et mériterait davantage d’attention dans la littérature quant à ses conséquences économiques et politiques. La figure 3 fait notamment ressortir le fait que la principale concentration restante de pays « jeunes et pauvres » (en vert) se trouve en Afrique.
 

Figure 2 : Répartition des pays dans la matrice de démographie économique en 1996

Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde (2018)
 

Figure 3 : Répartition des pays dans la matrice de démographie économique en 2016

Source : Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde (2018)
 

Plus spécifiquement, les statistiques de la Banque mondiale montrent qu’en Afrique subsaharienne, le pourcentage moyen de population âgée de 65 ans et plus (un indicateur de transition démographique) était de seulement 3,1 pourcent en 2016. Ce chiffre était de 4,7 pourcent en Chine en 1980. Au sein de l’Afrique subsaharienne, l’Ouganda avait le plus faible pourcentage de population âgée de 65 ans et plus, à 2,2 pourcent, et les Seychelles (qui font déjà partie des pays à revenu élevé) avaient le plus élevé, à 8,4 pourcent. En Éthiopie, une cible importante des investisseurs chinois pour les activités à forte intensité de main d’œuvre, ce chiffre était de seulement 3,5 pourcent en 2016[5].

La littérature démographique considère qu’en 2016, un pourcentage de population âgée de 65 ans et plus supérieur à 2,8 marque le début d’une transition démographique. Le seuil du dividende démographique est franchi lorsque ce pourcentage atteint 5,5. Une part de 10 pourcent est considérée comme le début de la fin du dividende démographique. En 2016, la Chine avait 10,1 pourcent d’habitants âgés de 65 ans et plus. En d’autres termes, si les figures 2 et 3 montrent que les pays d’Amérique latine ont eu la malchance d’avoir une période de transition démographique qui coïncide avec un dividende démographique chinois fort de millions de travailleurs, les pays africains pourraient en revanche se trouver au début d’un « dividende démographique séquentiel » dont ils pourraient plus facilement profiter – en partenariat avec des investisseurs étrangers tels que la Chine – pour intensifier leur propre processus d’industrialisation.
 

Démographie et coopération sino-africaine pour le développement

Cet aperçu comparatif des transitions démographiques permet de faire ressortir le potentiel direct et indirect de coopération entre la Chine et l’Afrique dans des domaines connexes, tels que ceux susceptibles de figurer à l’ordre du jour du sommet du FOCAC de cette année. Pour la Chine, il existe un énorme potentiel d’investissement dans les économies des pays « jeune et pauvre » qui sont aujourd’hui à l’aube d’une période de dividende démographique. Le géant asiatique dispose de centaines de milliards de dollars d’épargne et cherche spécifiquement à réinvestir ses capacités industrielles désormais excédentaires dans les infrastructures et les industries à forte intensité de main d’œuvre[6].

Concernant les efforts de développement des pays africains, ces tendances signifient qu’il est opportun de tirer les leçons qui s’imposent des réussites (et des échecs le cas échéant) de la Chine dans l’exploitation de son dividende démographique à bas salaires. Dans l’esprit de « l’Appel de Pékin pour une coopération Sud-Sud sur la population et le développement », un résultat du Dialogue ministériel stratégique qui s’est déroulé à Pékin en mars 2016, il existe déjà dans ce but un processus d’approfondissement de la coopération sino-africaine dans le domaine de la population et du développement. Les domaines de coopération naissante de cette nature comprennent la santé sexuelle et génésique, les droits génésiques, l’égalité hommes/femmes, la population et le développement. La section qui suit offre un aperçu des institutions chinoises de coopération en matière de population et de développement et des investissements dans le capital humain de l’Afrique.

Le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP) a recensé quatre domaines dans lesquels l’expérience chinoise de mise à profit de son dividende démographique offrirait des enseignements utiles pour les pays africains : emploi et entrepreneuriat, éducation et développement des compétences, santé et bien-être, doits, gouvernance et autonomisation des jeunes. À la suite du sommet de 2017 de l’Union africaine sur le thème « Exploiter le dividende démographique en investissant dans la jeunesse », la toute première Conférence sino-africaine sur la population et le développement s’est déroulée sur le même thème en avril 2017. L’événement a été organisé conjointement par le Centre de recherche chinois sur la population et le développement, le Conseil national du Kenya pour la population et le développement, avec le soutien du FNUAP. Les sujets abordés comprenaient « la transition démographique et le dividende démographique, en mettant l’accent sur le capital humain, l’éducation et le développement des compétence, la transition en matière de santé, les leçons à tirer de l’expérience de la Chine et des pays d’Asie de l’Est ainsi que les initiatives particulières des pays africains participants ». Il a également été annoncé que Nairobi accueillerait un centre de recherche mis en place avec l’aide de la Chine pour former des spécialistes africains de la gestion de la population.

La seconde conférence annuelle Chine-Afrique sur la population et le développement aura lieu à Guangzhou en juillet 2018, sur le thème de « la coopération Sud-Sud et la réalisation du dividende démographique en Afrique ». Les sujets inscrits au programme concernent, entre autres, les questions relatives aux jeunes et aux adolescents, la santé et les droits génésiques, le vieillissement de la population, les statistiques démographiques, les méthodologies de recherche et la coopération Sud-Sud. En parallèle, la Chine est en train d’investir intensivement dans l’éducation des jeunes africains et dans les infrastructures éducatives, scientifiques et liées à l’innovation en Afrique. Lors du sommet du FOCAC de 2015, le président Xi a annoncés 40’000 opportunités de formation pour des africains en Chine et 30’000 bourses d’État. Il est très probable que des chiffres encore plus importants seront annoncés lors du sommet de cette année. Début 2018, la Chine a également annoncé la création d’un nouvel organisme d’aide, l’Agence d’État de coopération internationale pour le développement, qui sera chargée de piloter ce type d’initiatives de coopération au développement.

Dans le cadre des efforts de coopération en matière d’éducation et de recherche, il existe également de nombreux exemples de nouvelles universités et d’agrandissements d’universités existantes financés par la Chine, ainsi qu’un éventail croissant de partenariats visant à renforcer et faire avancer la collaboration en matière de recherche. On peut par exemple citer l’Université des sciences et technologies du Malawi, financée par la Chine, qui est la quatrième université publique du pays et a ouvert ses portes en 2014. Mi-2016, l’université chinoise de technologie chimique Shenyang s’est engagée à ouvrir une université de technologie chimique au Nigéria. Un accord entre Mount Kenya University (MKU) et l’Université chinoise du pétrole a pour but de garantir que MKU sera en mesure de produire suffisamment de spécialistes de bon niveau dans les domaines du gaz et du pétrole pour répondre aux besoins du Kenya. En janvier 2017, l’École des sciences biomédicales de l’Université de la santé et des sciences connexes de la région de Volta au Ghana, construite par la Chine, a été officiellement remise au gouvernement national. Ces investissements, qui ne sont toutefois pas sans difficultés, sont tournés vers l’avenir et s’appuient sur les efforts antérieurs visant à améliorer les taux de scolarisation dans le primaire dans le cadre des Objectifs du Millénaire pour le développement des Nations unies.

La Chine est bien positionnée pour investir dans le dividende démographique des pays africains dans les prochaines années, et ces investissements en faveur de l’éducation s’inscrivent dans le cadre d’une stratégie de développement à long terme mutuellement avantageuse. Toujours dans le cadre de cette approche, de nombreux instituts de recherche sont en train de renforcer les liens entre chercheurs. Les exemples comprennent notamment le Laboratoire international de recherche en informatique géospatiale sino-africaine destinée au secteur minier, un projet de collaboration entre l’Université du Witwatersrand (Wits) et de l’Université des Mines et Technologies de la Chine, qui est en développement depuis 2013, et le partenariat entre l’École de technologie GIMPA du Ghana et l’Université des sciences et techniques électroniques de la Chine.

Dans leur ensemble, ces investissements physiques et humains de la Chine en Afrique, et le renforcement parallèle des partenariats sino-africains dans les domaines de l’enseignement et de la recherche, sont relativement peu étudiés. Leur impact devrait toutefois se faire plus évident à l’avenir lorsque leur contribution à l’exploitation commune d’un dividende démographique africain sera mieux comprise.
 

Conclusion                               

L’organisation par la Chine du septième sommet triennal du FOCAC en septembre 2018 s’avère particulièrement opportune pour renforcer la coopération entre la Chine et les pays africains sur les questions relatives au dividende démographique. Elle intervient en effet à un moment de transition, alors que des pays africains « frontières » et moins tributaires des ressources sont en train d’émerger comme des candidats potentiels pour reprendre le rôle de moteur économique « jeune et pauvre » et d’« usine du monde » longtemps occupé par la Chine, sous réserve des évolutions technologiques et des tendances plus générales de l’économie mondiale. Cela veut dire qu’ils ont la possibilité de profiter d’importants gains de productivité résultant d’un processus de croissance tel que décrit par le modèle de Lewis, mais ce modèle exige une stratégie réfléchie de la part des parties prenantes africaines et des investisseurs étrangers pour en profiter pleinement. La Chine, et l’Asie de l’Est en général, offrent des points de référence utiles dans ce cadre.

Que ce soit au niveau de l’Union africaine, des communautés économiques régionales ou des gouvernements nationaux, des efforts sont en cours pour s’assurer que cette possibilité devienne réalité, comme cela a été le cas pour la Chine pendant ses 40 années « d’ouverture et de réforme ». Parmi ces efforts, l’un des plus marquants est la Zone de libre-échange continentale africaine, qui vise à stimuler les échanges commerciaux entre pays africains dans le but d’accélérer le développement de l’ensemble du continent. En Chine, la mise en œuvre spectaculaire d’une politique d’enfant unique lorsque le niveau de revenus du pays était encore extrêmement faible a sensibilisé les dirigeants et les chercheurs chinois quant à l’importance des interactions dans le temps entre démographie et économie. Les pays africains ont dans ce domaine des leçons utiles à tirer de l’expérience de la Chine et des décennies de croissance économique à forte intensité de main d’œuvre qu’elle a connues depuis 1979. Cela pourrait s’avérer un point de référence précieux dans leurs efforts de négociation avec les investisseurs chinois, ainsi que pour développer des économies de plus en plus compétitives sur les marchés internationaux pour la production de produits et services à forte intensité de main d’œuvre avec des coûts salariaux peu élevés.

Chaque pays africain connaîtra sa propre transition démographique et économique, et donc sa propre évolution ou non d’un quadrant à l’autre de la matrice de démographie économique (MDE). En plus de profiter du vieillissement généralisé de la population dans l’ensemble du monde développé et des autres marchés émergents, il est également crucial – et opportun – de bien comprendre comment concevoir et programmer des stratégies de développement de manière itérative pour refléter les interactions de la démographie avec l’économie et la politique au fil du temps. Cela permettrait, par exemple, de déterminer le niveau optimal des investissements éducationnels nécessaires pour permettre à la main d’œuvre potentiellement réduite de l’avenir à plus long terme de maintenir la productivité requise pour subvenir aux besoins de la population plus âgée. L’examen des difficultés passées et présentes des pays qui se trouvent aujourd’hui dans les quadrants « pauvre et vieux » (ex. Brésil, Chine et Turquie) ou « riche et vieux » (ex. pays de l’OCDE) de la MDE est donc important à ce titre.

Il appartiendra à chaque pays d’Afrique de déterminer comment mettre ces nouvelles opportunités liées au dividende démographique au service des objectifs de développement au niveau national, régional et continental pendant les décennies à venir. Leur partenaire du FOCAC célèbre cette année quarante ans d’efforts continus dans cette voie. Le sommet 2018 du FOCAC offre donc aux dirigeants africains et chinois une occasion précieuse de discuter d’opportunités mutuellement avantageuses en matière de commerce, d’investissement et d’aide publique en vue de soutenir le développement de toutes les parties.
 

Auteur: Lauren A. Johnston, chargée de recherches au sein de l’Organisation mondiale du travail et fondatrice de New South Economics.


[1] Le FOCAC a été créé en 2000 à l’instar d’autres forums moins complets, tels que le sommet Europe-Afrique ou la Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD). Les sommets ont lieu tous les trois ans et alternent entre une ville chinoise et une ville africaine.

[2] Voir Cai, F., 2010. Demographic transition, demographic dividend, and Lewis turning point in China. China Economic Journal3(2), pp.107-119, et Garnaut, R., 2010. Macro-economic implications of the turning point. China Economic Journal3(2), pp.181-190.

[3] Bloom, David E., Canning, David et Günther Fink. Implications of population ageing for economic growth. Oxford review of economic policy 26, No 4 (2010); Johnston, Lauren, « Boom to cusp: Prospecting the ‘new normal’ in China and Africa » dans Ross Garnaut et al. (éditeurs), China's Domestic Transformation in a Global Context, Canberra: ANU Press (2015).

[4] Pour une version antérieure de cette matrice de démographie économique, voir Johnston, Lauren et al. « Getting Rich After Getting Old: China’s Demographic and Economic Transition in dynamic international context dans Ross Garnaut et al. (éditeurs). China's New Sources of Economic Growth Vol. 1: Reform, Resources and Climate Change. Canberra: ANU Press (2015).

[5] Banque mondiale, Indicateurs du développement dans le monde, 2018

[6] Voir Johnston, Lauren, « The Economics of China’s Africa Return » dans Binns, Tony, Lynch, Kenneth et Etienne Nel. Handbook on African Development. Londres: Routledge (2018)

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